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Blog gérontologique de Richard Lefrançois - Un forum de discussion et d'échange sur les enjeux et les défis de la vieillesse et du vieillissement
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue

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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 06:03

Je vous invite à lire ce texte fort intéressant découvert sur le site Mythe-Alzheimer

Dans leur livre sur le mythe de la maladie d’Alzheimer, Peter Whitehouse et Danny George s’attaquent à de nombreux stéréotypes ; non seulement à ceux qui sont liés à ladite maladie, mais aussi à ceux de l’âgisme ambiant, qui présentent nos aînés comme des individualistes, repliés sur eux-mêmes et promis à un déclin inévitable, « à une incapacité croissante, à une détérioration de réseaux sociaux et à une descente vers l’oubli (p. 335) », le tout à un coût croissant pour la société.

Pour contrer ces funestes perspectives, les auteurs insistent beaucoup sur l’importance d’un engagement au sein de la communauté, de préférence à visée altruiste et en particulier au bénéfice des générations ultérieures. En ce sens, ils placent beaucoup d’espoir dans les « baby-boomers », nés de l’explosion démographique des années d’après-guerre, dont les premiers représentants atteignent l’âge de la retraite. En particulier, ils les incitent à valoriser leur créativité, leur ingéniosité et leur capacité d’agir – signalons que bon nombre des baby-boomers ont été des militants actifs à la fin des années 1960 – pour dépasser les clichés de la vieillesse qui prédominent dans notre société ; en d’autres termes, il s’agit d’une invitation à concevoir le vieillissement – personnel comme collectif - comme un processus dynamique de transformation, une nouvelle phase de l’existence durant laquelle les acquis de toute une vie peuvent être mis à profit pour soi et pour la communauté.

Deux articles récents du journal romand « Le Temps » montrent que certains aînés (en l'occurence, certaines) ont adopté de telles approches. En effet, à l’instar de groupes existant depuis plusieurs années en Amérique du Nord (les  « Raging Grannies »), des femmes établies en Suisse viennent de se regrouper sous la bannière de « Grossemuetterrevolution » (« la révolution des grands-mères »). Or ce groupe a été constitué par « des personnes qui ont vécu 68, qui ont contribué à la libération de la femme, et qui se retrouvent aujourd'hui grands-mères », dixit le sponsor de l’association.

Loin des clichés de « mamies-gâteaux », ces femmes, qui ont été parmi les premières en Suisse à concilier vie de couple, vie de famille et travail (rappelons aussi ici que le droit de vote ne leur a été octroyé qu’en 1971…), ont notamment le souci de montrer que la vieillesse est loin de n’être qu’un facteur de coûts et que leurs activités constituent une contribution significative à la société : engagement associatif, garde des petites-enfants pour permettre aux parents de travailler (faute de places en crèches), soins à domicile… Si elles recherchent une meilleure visibilité, ce n’est pas pour obtenir une rétribution financière ou un pouvoir politique, mais pour mettre en marche un mouvement qui mène à un changement de regard sur ce qu’elles sont et font ! La lutte contre l’âgisme est une de leurs priorités. Comme le constate Louise-Edith Ebert, co-fondatrice du seul groupe francophone de même inspiration, les « Mémés déchaînées », fondé en 2001 à Montréal : « La société veut que nous consommions et que nous nous taisions. Beaucoup de personnes âgées se mettent de côté, alors qu’il faut trouver une façon de se rendre utile et de faire entendre notre voix. »

A l’instar de leurs consœurs d’Outre-Atlantique, ces grands-mères suisses veulent militer pour un monde meilleur et plus juste, dans lequel leurs enfants et petits-enfants pourront grandir correctement : paix, aide au pays en voie de développement, accès à la santé et à l’éducation, qualité de l’alimentation et de l’environnement, les thèmes ne manquent pas…

Elles revendiquent aussi une part accrue de liberté : les nouvelles grands-mères ne sont pas que des êtres altruistes qui servent de babysitters bénévoles. « Dispensées des tâches ménagères et professionnelles, elles veulent pouvoir valoriser d’autres aspects de l’existence. Avoir du temps à consacrer à de nouveaux apprentissages, à la culture, aux voyages, à la créativité personnelle. Et aussi à de nouvelles relations. Ce sont des femmes âgées, mais qui ne veulent cependant pas se voir privées de leur potentiel de développement et se retirer de la vie publique. » (traduction de textes mis en ligne sur leur site internet)

Cet engagement ne peut qu’être profitable à tous. D’une part, l’apport des « baby-boomers » - ici représentés par ces grands-mères engagées – à la communauté est très significatif et il est hautement souhaitable qu’il se renforce dans les années à venir, notamment par le biais d’actions intergénérationnelles : voyez par exemple le modèle de l’école intergénérationnelle de Cleveland (The Intergenerational School, TIS), dans laquelle des aînés viennent apporter leurs connaissances aux enfants par le biais de programmes axés sur l’aide à la lecture, la connaissance de la nature, le jardinage, etc.(http://www.tisonline.org/). D’autre part, comme le dit la Canadienne Marguerite Bilodeau, « être une Raging Granny donne du courage. Quand on pense aux autres, on ne se préoccupe pas de ses petits bobos !», ou encore, comme le souligne Heidi Witzig, historienne et féministe helvétique, « s’engager avec d’autres fait partie de la vie, et cela fait surtout plaisir. »

De manière plus générale, cet engagement s’inscrit dans une nouvelle philosophie de vie. En se projetant dans une histoire différente et en développant de nouvelles visions et de nouveaux objectifs, on raconte un autre vieillissement tout en s’inscrivant dans le fil des générations et de la transmission. « Vivre, cela veut dire rester dynamique sur le plan cognitif, avoir un but qui dépasse notre propre personne, reconnaître notre intrication avec les communautés locales et avec la communauté plus large de l’humanité, assumer la responsabilité de l’environnement que nous partageons collectivement, accepter que nous devons laisser en héritage un monde meilleur à nos enfants et petits-enfants. » (Whitehouse et George, « Le mythe de la maladie d’Alzheimer », p. 329)

Il s'agit donc pour la personne âgée de rester le sujet de son histoire, sans oublier pour autant que, très souvent, elle doit pour cela se battre contre des conditions environnementales, sociales, économiques et médicales précaires...

 

RL

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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 19:03

Le cheveu pousse pigmenté ou blanc. L'apparence grisonnante d'une chevelure n'est en quelque sorte qu'une illusion d'optique, liée au mélange de cheveux colorés et de cheveux blancs. C'est l'expression "avoir les cheveux poivre et sel" qui rend le mieux compte de cette réalité. D'une façon logique, la chevelure paraît de plus en plus grise au fur et à mesure que le pourcentage de cheveux blancs augmente. D'autre part, le cheveu poussant par sa racine, il peut être coloré alors que sa base visible est blanche.
Cela apparaît d'une manière évidente lors de la croissance des cheveux après une coloration.
Le blanchissement des cheveux s'appelle la canitie. C'est un phénomène très complexe dont la première explication est très simple : dès qu'un cheveu n'est plus pigmenté lors de sa conception, il pousse blanc. Certes, mais pourquoi n'est-il plus pigmenté? On a longtemps cru que cela était la conséquence naturelle de l'arrêt de production de mélanine par les mélanocytes. Et puis les chercheurs ont fait une découverte étonnante au sein du bulbe pileux du cheveu blanc : s'il on y trouve en effet des mélanocytes incapables de produire des pigments colorés, il en existe d'autres en parfait état de fonctionnement mais ne parvenant plus à transmettre leur mélanine aux kératinocytes. Aujourd'hui, les raisons de cette interruption de communication entre mélano-cytes et kératinocytes sont encore obscures.

Une autre découverte a ensuite été faite : alors qu'on pensait que les mélanocytes étaient localisés uniquement au fond du bulbe pilaire, on s'est rendu compte qu'il en existait un réservoir situé plus haut dans la gaine épithéliale externe. Ces mélanocytes sont endormis : ils ne produisent pas de pigments. Ce sont certains d'entre eux que le follicule pileux recrute pour repeupler sa partie profonde lorsqu'il commence à se reconstituer à la fin de la phase télogène. Une fois sélectionnés, ces mélanocytes sont réactivés et la production de mélanine reprend. Or, ce réservoir existe encore dans le follicule des cheveux blancs. Cela a conduit à penser que la canitie pouvait être liée à un "déficit de recrutement" dans ce réservoir. Là encore, les processus mis en jeu sont mystérieux.

Cependant, il y a fort à parier qu'en comprenant ces différents mécanismes, il serait possible de s'opposer au blanchissement du cheveu, si on le désire!

Par Catherine Rose   -  Publié le 16 février 2010

Terrafemina

Pour écouter ce qu’en pense le Dr Dr Bruno Bernard qui dirige la recherche sur la biologie de cheveux chez l’Oréal, 

 

RL

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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 13:56

tandem

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 22:27

Par Richard Lefrançois, La Tribune

Sherbrooke peut être fière de figurer parmi les 34 villes sélectionnées dans le monde en 2005, pour participer au projet «Villes-amies des aînés» piloté par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En 2007, le Ministère de la Famille et des Aînés donnait à son tour le coup d’envoi à son propre programme «Municipalité amie des aînés» (MADA). L’engouement du programme est tel qu’une enveloppe budgétaire de 9 millions y est consacrée sur trois ans, ce qui permet à 112 municipalités de s'engager dans cette démarche, portant le total à 177.

Ces projets, qui font boule de neige au Québec, ne sont nullement destinés à créer de nouveaux quartiers urbains à forte concentration de retraités, à l’image d’un ghetto doré comme Sun City en Arizona avec ses quelque 48 000 personnes aînées. Ils proposent plutôt de configurer l’environnement municipal actuel pour permettre aux aînés de s’épanouir pleinement, dans l’optique de la réciprocité intergénérationnelle.

À première vue, MADA se pose tel un défi supplémentaire pour les municipalités participantes déjà confrontées à un contexte économique défavorable. Mais sa concrétisation ne peut qu’être profitable considérant l’apport inestimable des aînés pour leur famille, la collectivité et l’économie en général.

Comment devenir une ville hospitalière pour les aînés?
Les mesures concrètes susceptibles de créer un cadre chaleureux et avantageux pour les aînés englobent toutes modifications pour faciliter l’accès aux édifices publics, l’ajout d’aires pour se détendre et fraterniser, l’amélioration du transport en commun et adapté, la sécurisation permanente des lieux d’habitation et des espaces publics et la consolidation ou l’expansion des services de proximité.

Se qualifier comme ville accueillante pour les aînés requiert aussi d’être attentif aux multiples attentes de cette catégorie de citadins et d’endosser une vision élargie du vieillissement actif. Une telle adhésion passe par l’optimisation de leur participation économique, sociale, culturelle et intellectuelle dans les secteurs vitaux de l’emploi, du bénévolat, du loisir, de l’éducation continue et de l’engagement communautaire. Il importe également d’être attractif vis-à-vis des aînés de l’extérieur envisageant de s’y installer ou d'y séjourner comme touriste.

Aussi louables soient-ils, atteindre ces buts ne peut faire l’impasse sur les efforts visant l’inclusion sociale des aînés isolés ou démunis, ni sur la lutte contre l’âgisme. Voilà qui suppose que chaque citoyen soit partie prenante du projet. Sensibiliser le public au projet est une chose, mais l’incitation à la tolérance et à une culture du civisme envers la population senior représente tout un défi.

Sherbrooke a en main les principaux atouts        
Nul doute que Sherbrooke se démarque comme ville exemplaire quant aux exigences de l’OMS ou du MADA. Non seulement ses services sont-ils comparables à ceux des grandes agglomérations, mais en plus elle offre à sa population âgée (15% de ses habitants est âgé de 65 ans et plus) un cadre de vie sécuritaire, reposant et attrayant, sans les aléas de la congestion automobile, des coûts de stationnement exorbitants, du stress, du bruit excessif, de la pollution et de la criminalité élevée.

Les quelque 15 000 automobilistes aînés qui circulent sur le réseau routier estrien sont bien desservis, à l’instar de ceux qui empruntent les voies cyclables. Une ombre au tableau cependant : trop d’intersections routières ou de passages piétonniers demeurent dangereux, tandis que l’entretien des chaussées routières fait cruellement défaut.

Plusieurs initiatives prisées par les aînés témoignent de la détermination du milieu à épauler les aînés et à favoriser le rapprochement des générations. Mentionnons par exemple le Centre d’expertise en santé, Sherbrooke Ville en santé, le Off festival, l’Orford Express, les programmes AIDE (Actions interculturelles de développement et d’éducation) et PAIR (programme d’assistance individuelle aux personnes retraitées ou en perte d’autonomie) du Service de police ainsi que C.A.R.A (Centre d’activités récréatives pour aînés)

Mais là où Sherbrooke se distingue sans équivoque tient à la qualité de son environnement physique immédiat et à proximité, ses espaces verts, montagnes et plans d’eau qui invitent à la détente et agrémentent la pratique d’innombrables activités ludiques et sportives. Parmi les autres ressources, mentionnons l’Université du troisième âge, l’Institut universitaire de gériatrie, les conférences PropoSages, sans oublier les quelque trente clubs, associations et groupes d’entraide pour aînés.

Pour espérer intégrer le réseau érigé par l’OMS et décrocher le certificat de reconnaissance du Ministère de la famille et des aînés, Sherbrooke peut compter sur l’appui du milieu universitaire et d’une douzaine d’organismes et associations, notamment l’AQDR et la Table régionale de concertation des aînés de l’Estrie. La solidité et la compétence du partenariat sont des éléments primordiaux pour bien cibler les interventions devant permettre d’étendre la prestation de services et d’adapter adéquatement les infrastructures à la population vieillissante.

Souhaitons que les porteurs de ces projets soient aussi attentifs aux aspirations et besoins des citadins aînés d’aujourd’hui qu’à ceux de la prochaine génération. De leur côté, les élus municipaux et les gens d’affaires ont le devoir de soutenir le maillage d’initiatives audacieuses, crédibles et mobilisatrices, vouées au nouvel art de vivre dans l’urbanité, c’est-à-dire dans le respect de la diversité culturelle et générationnelle et dans un esprit d’ouverture et de solidarité.

L’épineuse question du logement
Le logement s’avère l’indicateur par excellence de l’attention portée aux aînés. Une ville amie des aînés a d’abord comme responsabilité d’éradiquer l’itinérance et de trouver des logements convenables à ceux dans le besoin, ce qui inclut les aînés sans domicile fixe. Elle pourrait aussi attirer les entreprises spécialisées en domotique ou dans l’habitat intelligent pour les personnes en perte d’autonomie pour y effectuer des recherches et y installer leurs quartiers.   

Mais c’est surtout le mode résidentiel qui est à repenser, sachant que les futures générations de retraités seront soucieuses de la qualité de leur cadre physique et social immédiat. Les mentalités évoluent rapidement comme en fait foi le déploiement des habitations bigénérationnelles, les appartements offrant des services intégrés et les lieux de partage comme la Maison des grands-parents. L’idée demeure séduisante d’aménager des espaces de vie domiciliaire à la fois économiques et propices aux rencontres. Parmi les expériences intéressantes, notons  les habitations coopératives et les maisons kangourous (p. ex. résidence hébergeant quelques personnes âgées et une famille monoparentale).

Pourquoi ne pas créer un groupe de travail mandaté pour explorer des solutions hors pistes de type intergénérationnel et écohabitat? Ce comité tiendrait avantageusement compte de la hausse galopante du coût de la vie, de l’accélération du vieillissement démographique, de l’augmentation du nombre d’aînés éprouvant des difficultés économiques et de l’épineuse problématique de l’esseulement.

C’est à la condition d’adopter et de propager une philosophie nouvelle du vivre ensemble, conjuguée à une stratégie novatrice du développement social s’inspirant de valeurs humanistes et communautaires, que l’on peut véritablement revendiquer le statut de ville amie des aînés.

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Published by Richard Lefrançois - dans Articles dans La Tribune
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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 15:11

Voici un conte roumain recueilli par Jean Cuisenier dans  Le feu vivant. La parenté et ses rituels dans les Carpates, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, p. 326.

roumains

Deux vieux parents roumains ont sept enfants. Assis au bord d’un lac, ils se demandent qui peut les soutenir dans leurs vieux jours. C’est ainsi qu’ils décident de visiter tous les enfants et de leur demander de l’aide. À la requête des parents qui attendent concours et soutien de leurs enfants, les six premiers donnent des réponses évasives. Ils invoquent toutes sortes de prétextes (pauvreté, famille nombreuse, manque de temps et d’argent) pour se soustraire à la demande. Six fois, les parents repartent bredouilles et pleins d’amertume. Finalement, ils se rendent chez le plus jeune, qui est aussi le plus pauvre. Il vivait au jour le jour en fabriquant des balais. Sans beaucoup d’espoir, les parents lui demandent de les accueillir. Celui-ci accepte volontiers. Il bâtit une petite maison dans la cour de la gospodaria (La gospodaria comprend le
groupe domestique, la cour avec la maison et les dépendances et un lopin jardiné. Elle
représente l’élément essentiel autour duquel s’organisent toutes les activités du monde rural roumain).

Après un certain temps, les vieux parents veulent partager leurs biens entre les sept enfants, mais finalement ils décident de léguer tous les biens au dernier-né. Mécontents, les aînés réclament leur droit devant la justice, mais les juges décident de donner gain de cause au dernier-né. Les aînés se révoltent contre cette décision judiciaire et veulent tuer leur plus jeune frère. Après un dur affrontement, le dernier-né l’emporte, avec l’aide de son chien doté de pouvoirs surnaturels. Les aînés demandent pardon à leurs parents et à leur frère cadet. La fin est, bien entendu, positive, puisque les membres de la famille vivent à nouveau en paix.

Voici un conte populaire qui symbolise fort bien l’éthique du système traditionnel roumain de perpétuation. Les points saillants de ce conte illustrent les pratiques de transmission qui méritent notre attention.

Le conte prend naissance dans un contexte concernant l’humanité entière : l’angoisse des parents face à la vieillesse, la solitude et la mort. Comment le récit traditionnel roumain illustre-t-il la façon dont les Roumains parviennent à pallier cette angoisse ? On recherche de l’aide dans la parenté, précisément auprès des enfants. Il est à noter que les ressources escomptées se trouvent entièrement à l’intérieur du système de parenté et que les agents extérieurs (le tribunal, par exemple) ont des fonctions narratives subordonnées à la logique du système principal. Cette solidarité se matérialise dans la proximité géographique : le bon enfant accueille les parents âgés auprès de lui et bâtit une maison dans sa cour. Les « méchants », au contraire, les repoussent vers un « ailleurs » : c’est dans ce vecteur d’éloignement qu’ils se révèlent comme « étrangers ». L’« ailleurs » exprime la désintégration du réseau familial, alors que la gospodaria est, au contraire, le lieu de sens culturel où la solidarité familiale s’épanouit.

Le dernier-né est pleinement récompensé pour les charges prises auprès des parents : il reçoit tout l’avoir familial. C’est un partage inégalitaire qui se fait sur la base du « mérite ». Cette logique inégalitaire mise en œuvre par les parents entre en contradiction avec la logique égalitaire prônée par les enfants. Par conséquent, les aînés font appel à la justice, la seule institution qui puisse les protéger contre la culture locale et la volonté parentale. Mais elle donne raison aux parents ! Tout se passe comme si le conte tendait à légitimer un traitement inégal en faveur du cadet par l’aide que ce dernier aurait offerte aux parents.

Les contes initiatiques finissent par un « combat final » qui doit apporter des solutions durables. C’est ici que la parabole du conte se produit pleinement : le « plus petit » gagne grâce à un allié magique qui apporte le pouvoir moral ainsi que la morale de l’histoire : le dernier-né, qui accueille ses parents dans leurs vieux jours, reçoit l’héritage pour devenir leur successeur et pour perpétuer cette éthique à travers le temps – jusqu’à nos jours ? C’est cette morale également qui apporte la paix durable et qui ramène la solidarité au cœur du réseau de parenté comme une valeur structurelle sans laquelle tout l’univers familial .

Source :  Florina Gaborean (2011). Transmission patrimoniale et relations intergénérationnelles en Roumanie postsocialiste, Recherches familiales, no. 8, pp. 19-29.

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 08:39

Richard Lefrançois, La Tribune, samedi le 9 avril 2011

vote

Fait inédit dans les annales électorales fédérales, les Canadiens sont conviés aux urnes pour la quatrième fois en moins de huit ans. Pour l’heure, même si les récents sondages prédisent la victoire des conservateurs, les dés ne sont pas encore jetés. Plusieurs événements peuvent encore brouiller les cartes et infléchir les intentions de vote de l’électorat.

Pensons à la performance des chefs aux débats télévisés, à de possibles faux pas ou révélations fracassantes, à des promesses alléchantes ou tactiques, à des surprises dans les sondages et aux appréciations des reporters, blogueurs ou élus provinciaux et municipaux. Qui plus est, une multitude de sujets sensibles émaillent toujours le paysage politique, dont la situation économique, l’environnement, les infrastructures, l’éthique, la justice, les dépenses militaires, le maintien du registre des armes à feu et notre mission en Afghanistan et en Lybie.

À constater la fréquence des discours et l’éventail des promesses s’adressant aux aînés, on peut d’ores et déjà affirmer que ce segment de l’électorat constitue un enjeu clé dans cette campagne. Si les aînés occupent le centre de l’échiquier politique, c’est en vertu de leur poids électoral, de l’efficacité de leur lobby, mais aussi parce que leur capacité financière s’est réduite comme peau de chagrin.

La puissance électorale des aînés

Les aînés, qui représentent déjà 15% des 34,3 millions de Canadiens, sont proportionnellement plus nombreux encore à être inscrits sur les listes électorales, soit 18%. Mais c’est surtout le vote massif des aînés qui peut faire toute la différence. Aux élections fédérales en 2008, 75% des 65 ans et plus ont déclaré avoir voté, alors que seulement 47% des 25-30 ans et 37% des 18-24 ans affirment s’être présentés derrière l’isoloir. Conjugués au «déficit démocratique» des jeunes, le vieillissement de l’électorat et la sur-représentation des aînés lors du scrutin devraient donc avoir une incidence considérable sur les résultats du 2 mai prochain. Les partis politiques le savent pertinemment. C’est pourquoi ils déploient le maximum d’effort pour séduire le vote gris, espérant que cette clientèle fera pencher la balance en leur faveur.

Conscientes d’un tel déséquilibre des forces électorales, mais aussi des dommages démocratiques de l’actuelle désertion électorale (seulement 58,8% des Canadiens ont voté en 2008), les associations pour aînés ont beau jeu d’intensifier leur lobby pour faire valoir leurs revendications. Il n’y a pas si longtemps, elles ont obtenu une bonification du fractionnement des revenus de retraite chez les couples, le passage à 71 ans de l'âge maximal pour convertir les régimes enregistrés d'épargne-retraite, la construction de logements sociaux pour aînés et, récemment, un investissement de 10 millions d’ici deux ans dans le cadre du programme Nouveaux horizons.

Souhaitant une majoration du Supplément du revenu garanti (SRG) pour les aînés peu fortunés, l’Association québécoise des retraité(e)s des secteurs public et parapublic a exercé des pressions qui ont porté fruit. Les partis proposent désormais des solutions pour redresser cette situation. S’il est élu, le gouvernement Harper bonifiera le SRG jusqu’à concurrence de 600$ annuellement pour les gens vivant seuls et de 840$ pour les couples. À quelques écarts près, les libéraux et le NPD formulent le même engagement, sauf que les néodémocrates inscriront automatiquement les prestataires aux deux régimes et hausseront à 36 mois la rétroactivité. Les bloquistes, de leur côté, réclament le remboursement intégral des sommes dues.

Principales promesses touchant les aînés

Depuis le début de la campagne, les néoconservateurs sont particulièrement proactifs dans l’espoir d’attirer le vote des aînés. Ils s’engagent à doubler progressivement le montant des prestations de retraite, d’ouvrir des places aux «médecins de la prochaine génération» en formant 1 200 nouveaux médecins de famille d’ici 10 ans. D’autres initiatives du NPD pourraient délester le fardeau financier des aînés. Ainsi, pour freiner l’endettement des ménages, un plafond serait fixé sur les taux d’intérêt des cartes de crédit ne dépassant pas de 5 points de pourcentage le taux préférentiel. Une autre mesure est l’annulation de la TPS sur le chauffage résidentiel et des prêts de rénovation pour les maisons multigénérationnelles.

Les requêtes du NPD précédant le dépôt du budget Flaherty ont été partiellement exaucées puisque les conservateurs s’engagent à annuler, pour un montant maximal de 40 000$, les prêts accordés aux médecins qui acceptent de s’installer en région, et de 20 000 $ dans le cas des infirmières. Les conservateurs s’engagent aussi à prolonger de deux ans le programme Initiative ciblée pour les travailleurs âgés favorisant le retour à l’emploi.

Cette même formation politique consentirait aux aidants familiaux des crédits d’impôt de l’ordre de 2 000$, ce qui représente environ 300$ annuellement. Or les aidants à très faibles revenus n’en profiteront pas puisque déjà ils ne paient pas d’impôt!

Pour tous les aidants, les libéraux préconisent plutôt une prestation fiscale au montant de 1 350$. Viendrait s’ajouter un «congé de compassion» de 6 mois pour ceux occupant un emploi, ce qui leur permettrait de consacrer plus de temps au soutien d’un proche. Sachant que les trois quarts des Canadiens ne cotisent pas à un régime de pension agréé, ils mettraient sur pied «l’Option de retraite sure», un programme de cotisation supplémentaire volontaire au Régime de pensions du Canada pour inciter les ménages à économiser en vue de leurs vieux jours.

Lorsqu’on les examine attentivement, certaines mesures s’adressant aux aînés ne pèseraient pas lourd dans la poche des aînés ou des aidants. D’autres sont conditionnelles au retour à l’équilibre budgétaire, tandis que les plus généreuses ont visiblement peu de chance d’être tenues.

Des priorités à mettre en valeur

Pour mettre en perspective cette myriade de promesses, rappelons que notre déficit oscillera autour de 30 milliards cette année, portant la dette à un sommet historique de 586 milliards. Malgré cette dure réalité qui commande un redressement à moyen terme, nous pensons qu’un gouvernement responsable doit d’abord prêter secours aux personnes immédiatement dans le besoin, dont celles sévèrement frappées par la récente récession. Ce devoir a préséance sur le remboursement accéléré de la dette, les avantages concédés au monde des affaires, certains engagements internationaux et surtout la course frénétique au pouvoir et au «rendement électoral». En vertu de ce principe au fondement de l’État-providence, et dans le contexte des finances publiques actuelles, les baisses d’impôt accordées aux entreprises, la construction de prisons et l’achat de matériel militaire à la hauteur de dizaines de milliards de dollars sont totalement inadmissibles.

En définitive, il nous appartient de porter au pouvoir une équipe compétente, aguerrie et dynamique, vouée à la bonne gouvernance de nos affaires publiques. Mais il est aussi de notre responsabilité d’élire une formation soucieuse d’équité et de solidarité, et par-dessus tout respectueuse de nos valeurs démocratiques.

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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 19:59
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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 12:48

Par Richard Lefrançois, La Tribune, 12 mars 2011

pills2

Pourquoi consommons-nous tant d’antidépresseurs? Voilà une question contentieuse à l’origine de nombreuses croyances et qui continue de faire couler beaucoup d’encre. Le débat a resurgi depuis qu’ont été rendues publiques des statistiques ahurissantes : 13 millions d’ordonnances d’antidépresseurs ont été remplies au Québec l’an dernier. Un Québécois sur sept consomme ces médicaments, dont la moitié a 60 ans ou plus.

Se hissant au premier rang des médicaments prescrits, les antidépresseurs ont bondi en moins d’une décennie, doublant le volume des remboursements par la RAMQ. Bien que cette maladie gagne du terrain, on soutient qu’elle est sous-diagnostiquée et sous-traitée! L’Organisation mondiale de la santé prédit que d’ici dix ans elle deviendra la seconde cause d'incapacité dans le monde développé, après les troubles cardiovasculaires.

Au vu de ces chiffres aussi astronomiques que préoccupants, faut-il conclure à une crise endémique de santé publique ou sommes-nous en présence d’un phénomène propre aux sociétés de consommation ?

Nos pratiques médicales sur le banc des accusés

L’argumentaire rendant compte de cette inflation des diagnostics et de la hausse exponentielle des coûts est convaincant. D’abord, un réquisitoire s’est dressé contre l’industrie pharmaceutique à qui on reproche de mousser outrageusement l’usage des antidépresseurs. Bien sûr, le lobby qu’elle exerce après des médecins sert avant tout à satisfaire l’appétit de ses actionnaires plutôt qu’à prêter main-forte à un système de santé submergé.

L’organisation des services de santé est à son tour blâmée d’emprunter la voie facile et expéditive de la médication. Pourtant, le recours systématique à l’anamnèse des patients, dont les antécédents familiaux, l’histoire médicale et la capacité de résilience, lui permettrait d’être plus efficace, au même titre que la promotion de saines habitudes de vie.

Par ailleurs, un article paru dans la prestigieuse revue médicale Lancet note que trop de symptômes de la vie courante sont assimilés à la maladie psychiatrique. Il est en effet malaisé de tracer la frontière entre les désordres psychotiques et le cortège impressionnant des plaintes somatiques. Conséquemment, de moins en moins de troubles anxieux, de «déprime» occasionnelle ou de détresse psychologique échappent au diagnostic de dépression légère.

On administre des antidépresseurs contre l’ennui, la solitude, l’anorexie, la douleur chronique, la perte de l’estime de soi, le syndrome prémenstruel, sans oublier les troubles de l’humeur, de l’appétit, du sommeil et de l’attention. Certes, plusieurs symptômes doivent être observés concomitamment avant qu’un diagnostic de dépression soit rendu. Mais il est facile d’obéir à cette règle, somme toute peu restrictive, vu l’interdépendance de ces différents symptômes.

L’affluence des clientèles dans le cabinet des omnipraticiens engendre un effet multiplicateur indéniable sur la consommation. Ceux-ci reçoivent en première ligne près de la moitié des patients traités et prescrivent jusqu’à 70% de tous les antidépresseurs.

Il faut dire que l’étendue et l’efficacité des nouveaux outils thérapeutiques dont dispose le médecin jouent en faveur de cette surconsommation. En effet, les médicaments de la nouvelle génération des antidépresseurs (Zoloft , Prozac, Paxil, Effexor,…) sont administrés plus librement parce qu’ils comportent moins d’effets secondaires et que leur action est mieux ciblée.

La désinstitutionnalisation des personnes atteintes de maladie mentale, la non-gratuité et l’absence de réglementation des services de psychothérapie ne font qu’empirer les choses. Pendant ce temps, notre système de santé publique demeure insuffisamment approvisionné pour faire face à cette problématique.

Heureusement qu’existent des ressources alternatives, entre autres la psychothérapie, les groupes d'entraide, les centres d’écoute et de crise et les groupes de suivi communautaire. Signalons également que certains produits ont montré leur efficacité contre la dépression, dont le millepertuis, les omégas 3 et l’acide folique.

Cela dit, en cette époque où prédominent l’autonomie, la performance et l’optimisme, la dépression est souvent perçue comme un handicap honteux. Chacun tente désespérément de préserver son intégrité en affichant des attributs valorisés tels que la sociabilité, la maîtrise de ses émotions et la bonne humeur. Tout inconfort invalidant, toute épreuve susceptible d’altérer l’image positive de soi réclame une médication sur le champ.

Pour ragaillardir ou soulager le mal à l’âme, le comprimé a la cote puisqu’il apporte une réponse immédiate contrairement aux longues sessions en psychothérapie. Par son laxisme bienveillant et complaisant, la société tout entière, à commencer par l’appareil biomédical et les compagnies pharmaceutiques, est responsable de cette intoxication collective. Mais en reconnaissant aux antidépresseurs un pouvoir incantatoire, nous devenons tous complices d’une immense abdication.

La démocratisation du mal de vivre

Au fil des ans, notre société s’est transformée en un gigantesque chantier dédié à la traque de la maladie mentale. Des structures ont vu le jour pour nous éclairer sur les moyens d’améliorer nos interventions, comme le nouvel Institut national d’excellence en santé et en services sociaux et le Centre du médicament.

Depuis que sévit presque partout la souffrance psychique, des services de consultation psychologiques se sont déployés, en plus des ressources psychiatriques ou médicales existantes. Ils ont pignon sur rue dans les cliniques et centres hospitaliers, les écoles et universités, sans oublier les milieux sportifs et du travail.

Dans l’état actuel des choses, l’utilité de toutes ces ressources est indéniable. Sauf que leur prolifération nous interpelle, jusqu’à préoccuper plusieurs cliniciens. Ainsi, deux psychiatres américains, Horwitz et Wakefield, tirent la sonnette d’alarme dans un essai au titre évocateur : «La perte de la tristesse. Comment la psychiatrie a transformé la mélancolie en trouble dépressif (traduction)».

Ce qui signifie qu’à force d’engourdir, la médication musèle notre capacité de décider par nous même. Elle nous prive du même coup de l’apprentissage de la maturité et des expériences psychologiques que nous font vivre les épreuves de l’existence, la vieillesse, les deuils, les échecs ou les déceptions. La tristesse s’avère même un antidote naturel à nos difficultés. Et c’est cet antidote que les antidépresseurs neutralisent!

Il y a un siècle, le chirurgien Leriche définissait la santé comme « la vie dans le silence des organes». Faut-il maintenant décréter que la santé mentale est la vie dans le silence des émotions? Certainement pas, car ces émotions incommodantes se manifestent à nous telle une requête pour nous ramener à l’ordre.

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 15:19

Par Natalia Tauzia, psychologue clinicienne

Paru dans Contact Santé n° 226 /Année 2008,  “Vieillissement.Rupture, passage ou continuité ?”

Je publie sur mon blog le texte intégral de cet article fort intéressant qui rend hommage à la romancière  Régine Detambel pour son ouvrage Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses paru aux éditions Actes Sud, 2008.

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À l’instar de La vieillesse de Simone de Beauvoir dans les années 70, Régine Detambel publie un ouvrage aussi remarquable qu’inclassable chez Actes Sud. Cette auteur polymorphe, hantée par la vieillesse depuis son expérience professionnelle en maison de retraite, nous a déjà offert dans son oeuvre littéraire, et notamment dans l'un de ses premiers romans, paru en 1990, Le long Séjour, un regard lucide à propos de la précarité de l'identité des vieillards en institution.

Cet éloge des vieillesses, comme l’indique le sous-titre du syndrome de Diogène nous invite à un voyage aussi terrible que poétique au coeur de l’essence de l’âge. L’écriture vive et acérée, nourrie d’une grande érudition, Régine Detambel fait de chaque mot un acte de résistance, une véritable guerre des mots définissant la guerre des corps, la guerre déclarée que notre monde livre au corps vieilli, apparenté au corps malade et ainsi accaparé par le discours médical. «Désormais la vieillesse est officiellement reconnue comme un organe malade du grand corps social.»

Ce que la langue fait au vieillissement des corps, voici ce dont elle traite ici, en défaisant avec férocité les représentations et clichés convenus d’une certaine «rhétorique du crépuscule de la vie». Des barbons ridicules de Molière au géronte victime et malade de nos jours, sont confisqués les trésors de la vieillesse pour que nous n’en ayons rien à faire, rien à apprendre ni à attendre… juste un âge de déchéance à combattre et retarder. Ainsi s’énumèrent les mots désenchanteurs qui encerclent et étranglent à petits feux «l’être-en-devenir- vieux» que nous sommes tous.Le vieillard, d’abord mal nommé, peut-il connaître le bonheur ? C’est la question cruciale qui occupe ces pages et montre à quel point l’auteur connaît l’intime coeur de la vieillesse, ne se laissant pas berner par les classiques tours d’illusionniste des regards conformant géronte dans les habits étroits de la morale et de l’infantile. Le vieux qui se cache derrière les apparences rassurantes du papy-mamie propre, aimable, docile et prévoyant, est cette figure de Diogène, accumulant à travers ses déchets un détachement, une sagesse cynique où «aucune loi ne vaut, aucune convention ne tient.» L’incurie, la puanteur faisant alors office de rempart protégeant la forteresse assaillie par un réel déchaîné.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, derrière la question du bonheur, celle de la possibilité d’accéder au monde intérieur où se forgent les mythes, les désirs et les rêves, seul terreau valable où peut naître le fragile sentiment de bonheur d’un sujet libre entretenant avec son corps enchaîné au réel un dialogue qui va permettre la traversée des âges et de leurs tempêtes. Ces pages nous proposent alors une médiation littéraire et artistique, indispensable pour entendre les vieillesses, et poser la question qu’elle, comme Benoîte Groult, osent encore poser : «à quelle bibliothèque confier désormais le destin de l’humanité vieillissante ?»

Se défaire d’abord des représentations classiques gérontophobes qui continuent de définir la vieillesse, à la manière d’Aristote. Se détacher aussi et surtout du regard de l’autre, pointe acérée où André Gide voit le costume à endosser pour «assumer son âge». C’est ainsi qu’André Gorz définit le vieillissement, comme destin social. On s’aperçoit, un jour, que l’on a vieilli, lorsqu’un autre nous l’a dit. Le risque sera alors de se perdre dans ce rôle auquel on risque de s’identifier, à force de l’endosser. L’âge vient du dehors, de ce renoncement au changement, aux formes mouvantes où l’histoire d’une vie continue son évolution créatrice, où exister consiste à changer, se créer indéfiniment soi-même. Or lorsque face à la pression sociale on accepte «d’être fini», «défini et borné» une fois pour toutes, l’on commence à mourir à l’étroit dans cette «peau de vieux» que l’on subira comme la célèbre tunique de Nessus enserrant Hercule d’une douleur sans fin.

Coupé de ses rêves et désirs pour ne subir que l’affront d’une lente dégradation chaque jour accentuée dans un quotidien rendu immuable et stérile, le vieux reconnu comme tel n’aura au mieux que la possibilité d’inspirer pitié pour qu’on le
prenne en charge, chez lui ou en maison de retraite. Là, devenu minéral, il sera difficile de trouver des yeux neufs pour contempler le monde, car tout sera fait pour lui dicter, lui rappeler quel costume on s’attend à le voir endosser.

Herman Hesse, dans son Eloge de la vieillesse, nous dit bien que malgré tous les deuils qui le frappent, et au coeur même de ces deuils, l’homme âgé peut et doit encore, pour continuer de se sentir homme, exulter. L’imaginaire qui nourrit le rêve d’immortalité est ce flot continuel venant du dedans, du dehors, où triomphe narcisse à travers la figure du centenaire.


Subissant constamment la menace pour l’esprit que constitue ce corps soumis à son destin, des auteurs de toutes époques nous parlent du vieillir comme un art. Et c’est tout le mérite de l’auteur de nous rappeler ces textes précieux où Sénèque, Cicéron, Proust, Hugo, Powys, Hesse, Colette, Giono, ancrent le pari de la vieillesse dans la sensation, cette noble capacité de vivre pour soi, et jouir encore bien tard de l’esprit sans âge, inspiré par «ce devoir moral de jouissance des sens.» Pour Powys, le bonheur ne commence qu’à l’âge de la vieillesse, «une fois la rage de la compétition apaisée».Même la menace si terrible, pour nos idéaux postmodernes, de la dépendance, peut nous permettre de jouir à nouveau des sensations propres au tout-petit, rapproché de la nature où toute vie se contemple. «Cette vie dont l’exaltation occasionnelle de l’amour, la religion, la philosophie et l’art n’a été que la captivante et fascinante précognition.»

Ainsi les capacités créatives du grand âge, après les amours des démons de midi, des «belles au sang retourné» et de leurs «noces de chêne» sont développées dans le dernier chapitre, «Styles tardifs, vieillir en création». Vieillir comme un état passager, une humeur, tel est l’enjeu. Hesse dit : «Les êtres qui possèdent
des dons et se différencient des autres sont tantôt vieux, tantôt jeunes, comme ils sont tantôt joyeux, tantôt tristes.» C’est l’éternelle jeunesse de l’oeuvre vantée dans le De senectute d’Erasme. Créer, à tout âge, permet de libérer des possibilités de vie ouvrant l’âme à sa connaissance, susceptibles d’accroître la sensibilité qui ouvre à la jouissance du fait de vivre.

L’oeuvre ultime ouvre des espaces de liberté que seule la puissance créatrice du grand âge, libérée des contraintes de la jeunesse, autorise. Les vieux Titien, Turner, Monet, Bonnard, Rembrandt, Goya, Bach et son art de la fugue, Goethe et son Faust, Kant et sa critique du jugement, Chateaubriand et sa vie de Rancé, nous offrent une leçon magistrale de ce «style de vieillesse». C’est une rupture dans le besoin exprimé d’abstraction, la réduction à l’essence des choses et des mots. L’artiste âgé ne s’intéresse ni à la beauté, ni à l’effet produit. Son souci est d’exprimer l’univers, de se rapprocher des fondements de l’humanité comme le sont les mythes, le langage du primitif, de l’archaïque.

L’art et la poésie s’offrent comme un moyen de desserrer l’étreinte où le réel tient le corps vieillissant. Non pas, et c’est toute la force de Régine Detambel de nous le montrer, dans le renoncement vertueux et la sagesse morale, mais dans la passion.
Bazaine nous le rappelle : «Le grand âge d’un peintre n’est pas celui d’une installation confortable dans un monde en chaussons.»


Comme le temps n’est pas linéaire, il n’y a pas une mais des vieillesses, comme autant de chemins qu’empruntent des vies où se crée et recrée à l’infini la naissance de l’être.Acculé à être soi, sans pouvoir se fuir, redécouvrir l’altérité qui nous constitue, l’essence profonde du désir et des immortelles jouissances, c’est à cela que nous convie l’oeuvre ultime, le défi d’une vieillesse riche de ses misères, créative, où «j’écris depuis ma faiblesse».

Références bibliographiques
Noces de chêne (Gallimard, octobre 2008
Le Syndrome de Diogene. Eloge des vieillesses (Régine Detambel,Actes Sud, janvier 2008)
Notre-Dame des Sept Douleurs (Gallimard, janvier 2008)
Des petits riens au gout de citron (Editions Thierry Magnier, janvier 2008)
Pour citer cet article
Natalia Tauzia, “Le syndrome de diogène. Eloge des vieillesses”, paru dans Contact Santé
n°226 / Année 2008 « Vieillissement. Rupture, passage ou continuité" ? », p. 49-51

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Published by Richard Lefrançois - dans Billets
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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 02:59

Richard Lefrançois

La Tribune, samedi le 12 février 2011

Les légendes sur la Saint Valentin titillent toujours la curiosité, à commencer par les récits sur ses origines, sur ses coutumes et ses icônes emblématiques tels la rose pourpre, les pendentifs en cœur ou le Cupidon ailé. Selon toute vraisemblance, cette fête tire sa source dans la Rome Antique qui commémorait l’amour, à l’approche du printemps, en l’honneur de Lupercus le dieu de la fécondité.

Les célébrations de l’amour ont pris leur envol, semble-t-il, au Moyen Âge lorsque Saint Valentin fut décrété patron des amoureux en 1496 sur la décision du pape Alexandre VI. À l’époque dominait l’amour courtois conformément au code chevaleresque. Les «valentines» étaient des messages d’amour adressés par de jeunes prétendants ou des lettres d’amitié que s'échangeaient les nobles.

Au fil des ans, les rituels du 14 février ont été travestis sous l’emprise de l’idéologie marchande. Désormais, les étalages des boutiques foisonnent d’idées cadeaux irrésistibles censées charmer sa dulcinée, tandis que la toile regorge de sites proposant horoscopes, tests de compatibilité et thermomètres d’amour. De leur côté, les restaurateurs s’affairent à élaborer d’alléchants menus pour les incontournables rendez-vous culinaires des tourtereaux.

Pour la plupart des couples actuels ou en devenir, la Saint Valentin demeure l’occasion par excellence de réaffirmer leur amour réciproque. Il est certes envoûtant de s’imprégner de son ambiance romantique et festive qui ensorcelle en répandant dans l’air ses parfums et saveurs aphrodisiaques de champagne, de rose ou de chocolat. Mais encore faut-il cultiver cet amour et faire briller à longueur d’année la flamme de la passion!

Peu accessible aux moins fortunés, ignorée par bien des célibataires québécois ─ qui représentent le tiers de la population ─ et décriée pour son caractère excessivement commercial, cette tradition pluriséculaire est loin de faire l’unanimité. Elle passe souvent inaperçue chez les couples fragiles confrontés à des difficultés conjugales, familiales ou financières. C’est pourtant dans l’adversité que cette exigence de bonheur et d’épanouissement a besoin d’être restaurée.

L’épaisse cuirasse des préjugés

Ayant basculé dans le jeunisme, nos sociétés modernes ont tendance à reléguer au rang de tabou la vie sentimentale et l’identité amoureuse des personnes aînées. Un préjugé tenace veut que dès la cinquantaine l’intérêt pour la sexualité périclite au rythme du déclin des capacités. Or une étude de l’Université de Chicago invalide totalement cette croyance : 75 % des participants âgés de 57 à 64 ans ont des relations intimes plus d’une fois par mois. À 70 ans, six femmes et sept hommes sur dix ont des rapports sexuels régulièrement.

Cela dit, est-il besoin de rappeler que l’amour ne tient pas uniquement à la sexualité? La tendresse, l’écoute et le soutien mutuel revêtent une importance primordiale chez les seniors. Loin d’être désabusés, les couples âgés seraient plus heureux en amour, compris au sens large, que la moyenne des gens. Selon le spécialiste Gilles Trudel, l’âge d’or constituerait même une période privilégiée pour entamer une seconde lune de miel!

Cependant, le fait de se côtoyer quotidiennement, une fois à la retraite, peut exacerber des problématiques non résolues que le travail ou les responsabilités familiales refoulaient. Cette particularité mise à part, l’expérience de vivre à deux ouvre des horizons propices à la promiscuité et à une intense complicité. Aguerris, conscients de pouvoir profiter de belles années et libérés des contraintes attachées au travail et aux charges parentales, la plupart des couples retraités prennent plaisir à concevoir des projets de loisir, de voyage ou d’engagement social. Le simple fait d’échafauder des plans communs agit comme un liant venant renforcer leur union.

La maladie d’amour

Les rencontres galantes dans la vieillesse sont devenues courantes, d’autant que la solitude est vécue plus péniblement que jamais. Plutôt que de se morfondre ou de se replier sur elles-mêmes, des personnes veuves, surtout des hommes, essaient parfois désespérément de dénicher l’âme sœur. Plus étonnant encore, 6 % des Québécois de plus de 70 ans se séparent pour un nouveau coup de cœur!

Néanmoins, la maladie d’amour renferme son versant sombre : vivre seul ou le cœur brisé augmente la probabilité de morbidité et de mortalité précoces. Succombant à l’ennui, à une carence affective ou à une peine d’amour, des individus décèdent à la suite d’une pathologie soudaine, voire se suicident. Les personnes veuves sont même 40 % plus à risque de s'éteindre dans les six mois qui suivent la disparition de l’être cher.

La vie maritale s’avère donc une stratégie idéale pour faire vieux os. Des dizaines de travaux scientifiques ont attesté ses effets bénéfiques. Profitant d’un bien-être physique, mental et émotionnel accru et d’un soutien mutuel, les couples âgés sont davantage à l’abri des maladies ou incapacités et des actes de violence. De surcroît, ils bénéficient d’un réseau social plus vaste et diversifié que ceux vivant en solo.

L’égoïsme n’a pas liquidé l’altruisme

Les ressorts de l’amour ne sont pas uniquement érotiques, conjugaux, filiaux ou amicaux. S’illustrent également ceux de la compassion et de la solidarité. En témoigne l’amour philanthropique, celui des bénévoles, donateurs et travailleurs humanitaires. Le philosophe Luc Ferry y voit les contours d’un humanisme et d’une spiritualité laïque en émergence.

Sans conteste, l’amour figure parmi ces sentiments qui ne connaissent pas de frontière. D’où l’importance de se préoccuper de l’affectivité des personnes aînées esseulées ou isolées. L’ouverture d’esprit, l’encouragement et le soutien des proches sont à cet égard des attitudes de première importance. Des initiatives comme le speed-dating senior, les sites de rencontre sur internet et les repas conviviaux en maison d’hébergement favorisent à leur manière la formation de nouvelles relations, en plus de combattre la solitude.

Bref, quelles que soient leurs situations, préférences ou capacités physiques au regard des liaisons amoureuses, les aînés méritent notre respect, notre appui et notre considération. Déboulonner les nombreux mythes entourant la vie sentimentale des aînés devient dès lors une nécessité pressante. Nous pouvons bien sûr tirer profit de connaissances enrichies sur la dynamique de l’amour et ses trajectoires au crépuscule de la vie, considérant que s’améliorent nos propres chances de vieillir plus tard et plus longtemps.

Après mûre réflexion, Cupidon recèle plus d’une flèche dans son carquois. Évitons donc de le contrarier en le laissant exercer librement son métier de tisserand de l’amour!

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