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Les vertus de la parole chez les aînés - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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29 août 2009 6 29 /08 /août /2009 19:05

(R. Lefrançois, 29 août 2009)

parole

En octobre, trois événements majeurs viendront souligner l'oralité de la littérature. Sherbrooke sera l'hôte de la Rencontre internationale sur le conte, activité qui sera suivie de la 17e édition du festival Les jours sont contés en Estrie.Parallèlement se tiendra la 31e édition du Salon du livre de l'Estrie sous la bannière de Les mots à la bouche. L'occasion se prête donc à cette brève réflexion sur la place de la parole dans l'espace affectif et relationnel des aînés.


La parole pour s'affirmer

Étant enfants, c'est par la voix (cris, pleurs, mots simples) que nos besoins primaires se sont fait entendre et que nous avons proclamé notre existence au monde. Au fil du temps, la parole s'est structurée et enrichie, forgeant la personnalité à coups de discussions, d'exposés et de conversations intimes.

Si elle est voie royale d'affirmation de soi, la parole est aussi instrument d'émancipation collective. Dans son passage vers la modernité, l'homme ne s'est-il pas affranchi des ténèbres en libérant la parole de l'emprise étouffante des prescriptions et des tabous ? Non seulement la parole fut-elle rendue à ceux qui en étaient privés, mais elle devint citoyenne et militante, outil d'engagement et de solidarité.

Pour revendiquer des droits, contester des décisions ou exprimer des attentes, chaque citoyen est aujourd'hui libre de prendre la parole sur la place publique. Lieux et circonstances ne manquent pas: assemblées politiques et associatives, audiences publiques, commissions d'enquête (p. ex. celles sur les aînés et sur les accommodements raisonnables). À un autre palier, les aînés transmettent leur volonté par procuration, en mandatant des mouvements associatifs pour les représenter. Des porte-parole font écho à leur voix sur des thèmes aussi cruciaux que l'âgisme, l'exploitation financière, la santé et la sécurité du revenu.


La parole pour transmettre

Cette parole démocratisée s'est cependant dénaturée et instrumentalisée le jour où elle fut domestiquée par la technique et assujettie aux impératifs économiques. Menottée par le temps et l'argent, elle est désormais mécanique et artificielle, réglée à la cadence du rendement et de la performance. Dans ce monde frénétique et étourdissant, marqué par l'effusion des rencontres fugitives et superficielles, jeunes et moins jeunes ressentent donc l'urgence de liens significatifs et de questionnements aptes à éveiller des résonances profondes et durables. Ce ne sont pas tant de paroles divertissantes dont ils ont besoin que de récits enveloppants qui les rassurent et leur rappellent leurs origines.

C'est ici qu'intervient l'aîné comme passeur d'héritage et dépositaire des valeurs nobles. Comment ne pas céder au charme de celui que les années ont mûri? Pour dire le pourquoi et le comment de la vie et transmettre leur savoir, quoi de mieux qu'une parole initiatique authentique et vivante, habillée de contes féeriques, d'expériences inouïes et d'anecdotes amusantes.

Certains récits fournissent des modèles exemplaires de sagesse et de vie accomplie. Raconter à un jeune l'histoire fabuleuse Le vieil homme et la mer, du romancier Hemingway, déclenche l'émerveillement et révèle du même coup des valeurs transcendantes comme la confiance, le courage, la ténacité et l'humilité. Lorsque le conte est raconté de vive voix, l'effet est spontané et magique, puisque ce ne sont pas uniquement les mots qui ravissent et émerveillent, mais également les gestes, les expressions du visage et l'intonation de la voix du conteur.

Contes et récits de vie s'avèrent enfin d'excellents véhicules narratifs pour démystifier et apprivoiser la vieillesse, saisir ses souffrances et ses joies, et reconnaître chez l'aîné un citoyen à part entière.


La parole pour soulager

Assujettis à des restrictions budgétaires et à des règles technocratiques, syndicales et corporatives strictes, les établissements d'hébergement et de soins pour personnes retraitées ou en perte d'autonomie peuvent s'avérer des milieux de vie déshumanisants. Pas étonnant si dans ces univers sophistiqués de réclusion et de prise en charge, le bénéficiaire se sent intimidé et a l'impression d'être au service de l'institution plutôt que l'inverse.

Pourquoi ne pas proposer aux résidents et au personnel soignant des ateliers de rencontres ou des soirées de contes et légendes? Il a été démontré que de telles activités suscitent beaucoup d'intérêt chez les aînés, leur permettant d'échanger ou simplement d'écouter pour s'évader mentalement en se transportant dans l'imaginaire. Les ateliers dits thérapeutiques, faisant appel à des artistes conteurs, aident à dissiper les peurs de la vieillesse, à débloquer des conflits intérieurs anciens, sinon à déposer un peu de baume sur les plaies psychologiques des résidents angoissés, esseulés ou qui ont renoncé à participer à la vie institutionnelle. Les "sans mots", ceux dont les blessures de la vie ont plongés dans un profond mutisme, ou ceux dont la maladie a fait perdre l'usage de la parole, peuvent aussi tirer profit de ces ateliers.

    Une étude française menée auprès de patients atteints par la maladie d'Alzheimer a révélé que la pratique du conte suscitait une écoute active et redonnait un sens à la vie en groupe. Les participants ont notamment vu la qualité de leur sommeil s'améliorer, tandis que diminuaient leur irritabilité et leurs comportements perturbateurs.

Nos techniques modernes d'information et de communication ont induit des effets pervers comme en fait foi la surabondance de nos contacts stériles et de nos propos futiles. Plusieurs voies peuvent être explorées pour restaurer la parole afin qu'elle devienne porteuse de sens et d'altérité, condition sine qua non pour accéder à plus d'humanité.

Qui d'entre nous n'a pas conservé précieusement en mémoire le souvenir d'une soirée de contes au coin du feu ou dans des endroits sans pareils comme les fameuses Mines de Capelton? L'Estrie nous convie cet automne à de tels rendez-vous envoûtants.

Richard Lefrançois est

professeur associé à l'Université de Sherbrooke.

(c) 2009 La Tribune (Sherbrooke, Qc). Tous droits réservés.

 

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Published by Richard Lefrançois - dans Articles dans La Tribune
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