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La récession économique : un terrain fertile pour l’âgisme? - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 21:10

Article publié dans le quotidien La Tribune, rubrique «Opinions», le 25 avril 2009 
par Richard Lefrançois

Faut-il redouter qu’en raison de l’atmosphère de crise économique actuelle et devant le prochain défi démographique, en l’occurrence les retraites massives des baby-boomers, nous assistions à une recrudescence de l’âgisme? Pour rappel, la notion d’âgisme, proposée en 1969 par le gérontologue américain Robert Butler, se définit comme une forme insidieuse d’ostracisme ou de discrimination, fondée sur l’âge chronologique. Il renvoie essentiellement à des stéréotypes négatifs, soit des préjugés, de fausses croyances ou des généralisations abusives à l’endroit d’un groupe d’âge précis, surtout les aînés. On accole par exemple aux aînés les épithètes de conservateurs, technophobes, improductifs et inaptes. Selon certaines études, l’âgisme exercerait un effet de bouclier pour nous protéger des angoisses individuelles et collectives vis-à-vis la vieillesse et la mort. 


L’âgisme est une notion à multiples visages

On applique à tort la notion d’âgisme uniquement en référence aux aînés. Ce travers peut aussi cibler les jeunes, dès lors qu’on les discrédite ou généralise leur comportement, en les taxant d’irresponsables (au volant, par exemple), de paresseux, d’insouciants ou de rebelles. L’âgisme visant les jeunes peut mener au refus d’accéder à un logement décent ou à un emploi stable.

Par extension, l’âgisme se décline également en son contraire. Ainsi, le gérontocratisme défend l’idée que seuls les aînés ont un sens développé des responsabilités et possèdent l’expérience requise pour occuper des postes de direction. À l’opposé, le jeunisme soutient que ce sont les jeunes qui disposent des atouts nécessaires pour réussir, innover et s’adapter.

Sévissant depuis belle lurette dans nos sociétés dites démocratiques, l’âgisme est encore vivement dénoncé et farouchement combattu par les médias, les intervenants professionnels, les chercheurs et les associations de retraités. Fort heureusement, car l’âgisme s’avère la voie royale conduisant à des gestes hautement répréhensibles, comme la discrimination et les mauvais traitements. Tel est le cas de la ségrégation dans la vie quotidienne, dont celle sur le marché du travail, sans oublier les différentes formes de maltraitance familiale, notamment l’exploitation financière, la violence physique ou verbale et la négligence.


Récession économique et âgisme

En dépit des efforts remarquables déployés pour lutter contre l’âgisme, la vigilance demeure de mise si on veut éviter qu’il conduise à l’exclusion sociale. En effet, l’acuité de la situation économique actuelle menace d’envenimer de vieux débats sur les rapports intergénérationnels, en plus de saper nos acquis en matière d’emploi, de valorisation et de reconnaissance des aînés. Comme le taux de chômage ne cesse d’augmenter, les travailleurs en fin de carrière sont les premiers piégés, étant vite disqualifiés et évincés du marché du travail par licenciement forcé ou à la suite de mesures incitatives pour précipiter leur départ à la retraite. En effet, pour éviter la débâcle, maintes entreprises tablent sur une meilleure compétitivité : elles enclenchent des restructurations,  accentuent la formation professionnelle et recrutent des jeunes travailleurs hautement qualifiés. Confrontés à ces nouveaux défis, on perçoit que les travailleurs plus âgés ne font pas le poids, car jugés obsolètes et inaptes à s’adapter au changement.  

Voyons un autre exemple. Le pacte des générations est fragilisé par les récents déboires de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Les fortes pertes enregistrées laissent anticiper une augmentation des cotisations des actifs pour renflouer les régimes, dont ceux des retraites, gérés par la Caisse (RREGOP, SAAQ, RRQ, etc.). Également, on peut craindre que les cotisations aux plans de retraite privés et réglementés soient revues à la hausse.

Ici aussi, certaines voix se font entendre pour pointer du doigt les aînés. On leur reproche d’être des privilégiés égoïstes, voire des usurpateurs, alléguant qu’ils refilent le fardeau de la dette aux générations montantes, pendant qu’ils sont confortablement à l’abri des intempéries de l’économie. C’est pourtant un mythe bien ancré que de croire que la plupart des aînés se tireront à bon compte de la récession, car leur revenu individuel médian oscille autour d’un maigre 17 000$ par année. Bon nombre d’aînés ne pourront éviter la secousse; eux aussi seront confrontés aux inévitables hausses de dépenses de toutes sortes.


Des milieux insoupçonnés où l’âgisme persiste

Il m’arrive à l’occasion de recevoir des commentaires d’aînés victimes d’âgisme, même chez celles qui sont alertes mentalement et qui ont œuvré en gérontologie! Étonnamment, parmi les milieux où les aînés sont particulièrement vulnérables, on retrouve ceux de la santé et de l’hébergement collectif. C’est un fait bien connu que l’âgisme, qui souvent s’affiche sous la forme d’infantilisation, de paternalisme ou d’attitudes moralisatrices, survient parfois dans ces établissements hautement fréquentés par les aînés. Des membres du personnel soignant se comportent parfois, à l’égard de bénéficiaires tout à fait lucides, comme si ces derniers étaient inaptes à bien comprendre le diagnostic, à suivre à la lettre les instructions de traitement, ou à prendre les bonnes décisions en regard de leur santé. Faute d’être en mesure de fournir une formation adéquate aux intervenants, et du fait qu’ils sont constamment en pénurie de ressources, ces milieux de vie hautement technicisés sont des pièges pour aînés, car ils deviennent de plus en plus déshumanisants et anonymes. L’âgisme en milieu institutionnel est à dénoncer vivement, car il constitue une sérieuse entrave à l’éthique et aux droits fondamentaux de la personne, dont celui d’être médicalement pris en charge dans le respect et la dignité.


Stratégies pour combattre l’âgisme

On ne répétera jamais assez que l’âgisme déclenche chez les aînés un effet paralysant qui mine leur énergie vitale et altère leur sentiment d’appartenance et d’estime de soi. Pouvons-nous, en cette période difficile, nous priver de leur engagement social et de leur précieuse contribution économique? Comment y parvenir? En premier lieu, il est essentiel de favoriser un dialogue respectueux et constructif entre les générations, fondé sur la reconnaissance de l’apport positif et indispensable de chacun. En second lieu, il est impératif de comprendre que l’âgisme aboutit à une perte sèche d’énergie puisqu’il démoralise, isole et induit une dilapidation des ressources et des compétences. Il convient ensuite d’encourager et d’intensifier les rencontres intergénérationnelles, de même que les campagnes de sensibilisation dans les écoles, afin de mettre en relief le rôle et le caractère sacré de tout individu dans la société, qu’il soit jeune ou vieux, actif ou inactif. Enfin, au lieu de constamment chercher des boucs émissaires, interpellons nos décideurs pour qu’ils s’attaquent aux vraies causes à défendre, aux véritables projets de société à promouvoir. Ces temps difficiles représentent une occasion unique de renforcer ce qu’Habermas appelait la « conscience du nous ».

© 2009 La Tribune (Sherbrooke, Qc). Tous droits réservés.

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Published by Richard Lefrançois - dans Articles dans La Tribune
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