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La maladie d’Alzheimer, une nouvelle épée de Damoclès? - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 16:54

Article publié dans le quotidien La Tribune, rubrique «Opinions», le 30 janvier 2010 
par Richard Lefrançois

alzheimer.jpgUn rapport percutant produit par RiskAnalytica, à la demande de la Société Alzheimer du Canada et subventionné par Pfizer, Rx&D et plusieurs agences de santé canadienne, nous prévient qu’au cours des trois prochaines décennies le pays fera face à une épidémie de la maladie d’Alzheimer et autres affections apparentées.

Selon Alzheimer Canada, la prévalence de ces pathologies incurables va s’intensifier considérablement d’ici 2030 pour toucher 5,5 millions de Canadiens, entraînant en 30 ans des dépenses cumulatives de 872 milliards de dollars, de quoi hypothéquer lourdement notre système de santé.

Pour atténuer les aléas de cette vague déferlante, l'étude recommande des interventions précoces de deux ans destinées à retarder l’apparition de ces maladies neurodégénératives, davantage de recherche, des mesures préventives plus agressives et un «système de navigation» axé sur la coordination des soins.

Signalons qu'au Québec, 8,5% des 65 ans et plus sont atteints par ces maladies. Dans la tranche des 85 à 90 ans, le taux de prévalence oscille même autour de 23% d’où l’importance de nous préoccuper de ces maladies sans pour autant céder à la panique.

Une mise en garde s’impose

Les organismes sans but lucratif se concurrencent férocement pour s’approprier le maximum de ressources afin de financer leurs activités. Alzheimer Canada n'y échappe pas. Organisme clé dans la lutte contre les «démences séniles», elle mérite notre soutien y compris dans ses opérations de collecte de fonds. Cependant, comme elle est juge et partie dans les prévisions qu'elle vient de publier, la vigilance est de mise.

En faisant appel à la générosité du public, est-elle justifiée de brandir le spectre d’une catastrophe épidémiologique et économique ? Abuse-t-elle de son pouvoir en orchestrant cette campagne médiatique dans l’espoir d’engranger des avantages pécuniaires et des profits symboliques au détriment de la transparence? C’est d’ailleurs ce qui a été reproché aux sociétés Alzheimer américaine, française et britannique. 

Bien qu’il soit légitime de solliciter l’aide de l’État et du grand public (don testamentaire, dotation, assurance-vie, etc.) pour une cause aussi louable, il n’empêche qu’Alzheimer Canada a l’obligation morale d’arborer son intégrité scientifique, en ne minant pas la confiance de la population.

Avant de mettre en chantier un plan d’action pancanadien, encore faut-il établir clairement l’état des lieux et fixer un horizon raisonnable. Pareille démarche nécessite l’observation d’une pluralité de variables sanitaires, démographiques, sociologiques et culturelles et l’identification des facteurs susceptibles d’amplifier ou de freiner l’apparition et la prolifération de ces maladies.

Hélas, Alzheimer Canada ne s’est pas livrée à un tel exercice exhaustif à la hauteur de nos attentes. Sa lecture de l’évolution des «démences séniles» et sa prédiction de coûts astronomiques à très long terme paraissent quelque peu caricaturales.  

Les principaux irritants du rapport

Premièrement, on regrettera la témérité dont témoigne l’organisme en s'aventurant dans des projections estimées sur un tiers de siècle! Dans le même ordre d'idée, Alzheimer Canada pèche par omission puisque de son propre aveu le scénario de référence de ses simulations « prend pour hypothèse l’absence de modification aux politiques actuelles, de nouvelles découvertes scientifiques et de toute nouvelle intervention ». N’est-ce pas manquer de rigueur méthodologique que de faire fi de ces contingences qui fort probablement marqueront la trajectoire future de ces maladies, dans un sens ou dans l’autre? 

Il y a fort à parier que d’ici 30 ans une constellation d’innovations scientifiques, biomédicales et techniques allègera le système de santé en plus d’améliorer la qualité de vie des patients. J’entrevois une architecture de coordination repensée entre les services de soutien familial, d’hébergement et de proximité, une culture renouvelée des soins palliatifs et de longue durée et des réformes majeures dans le financement de la santé.

Des traitements plus efficaces et moins coûteux verront le jour, tandis que les secteurs associatif et privé joueront vraisemblablement un rôle accru dans l’offre de service. Les compagnies pharmaceutiques sont déjà à pied d’œuvre dans l’espoir de développer des vaccins ou médicaments pour soigner les patients ou pour mieux détecter ces maladies au stade prédémentiel.

Deuxièmement, la prochaine génération de retraités jouit d’une meilleure santé que celles qui l’ont précédée, ayant pris conscience des effets bénéfiques d’une saine alimentation, de l’abandon du tabagisme, du contrôle de l’hypertension et du cholestérol, et de la pratique des activités physiques, intellectuelles et sociales. Ces facteurs, qui exercent un effet de protection contre la maladie, sont aussi reconnus pour leur capacité à différer l’apparition des symptômes, minimisant d’autant les impacts sur les dépenses en santé.

Troisièmement, mettre en relief le mot Alzheimer à la manière d'un épouvantail, c’est courir le risque d'inquiéter démesurément l’opinion publique quant à la gravité de la situation, sachant pertinemment qu’il s’agit de la maladie emblématique de la vieillesse tant redoutée.

Quatrièmement, les chiffres rendus publics englobent sans distinction divers «troubles démentiels» : Alzheimer, démence à corps de Lewy, démence vasculaire et frontotemporale, maladie de Creutzfeldt-Jakob, maladie de Pick, principalement. L’expression fourre-tout Alzheimer et affections connexes masque ainsi des nuances épidémiologiques et cliniques importantes. Comment apprécier, pour chacune de ces maladies respectives, l’état des connaissances scientifiques et cliniques, les tendances et projections épidémiologiques, les facteurs de risque et de protection modifiables et non modifiables et les ressources et traitements disponibles?  

© 2010 La Tribune (Sherbrooke, Qc). Tous droits réservés.


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