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L'obsession de la santé parfaite - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 18:56

(R. Lefrançois, 30 mai 2009, p. 21)

sante-parfaite.jpgDepuis environ deux décennies, notre système de santé est survolté, traversé de toutes parts par une atmosphère de morosité et de crise.

En plus de subir la hausse vertigineuse des budgets des hôpitaux et des établissements d'hébergement pour personnes âgées ou en phase terminale, il fait face à une pénurie de médecins de famille et d'infirmières et à des délais inacceptables en chirurgie et aux urgences.

Le problème serait attribuable aux difficultés de gestion de structures hospitalières alourdies et débordées qui ne parviendraient pas à s'autodiscipliner.

On montre aussi du doigt les technologies médicales prohibitives et à efficacité limitée (les technologies dites halfway), sans oublier le prix des médicaments dont l'augmentation est effarante.

À titre illustratif, la part des médicaments d'ordonnance consacrée aux dépenses totales de santé a plus que doublé au Québec, passant de 8,3% en 1985 à 20,7% en 2008. Toujours au Québec, les dépenses per capita, uniquement pour le secteur public, s'élevaient en dollars constants à 1600 $ en 1988, comparativement à 2500 $ en 2008, un accroissement significatif de 75% en 20 ans.

Comment expliquer pareille inflation des dépenses? Notre système public assuranciel, basé sur la gratuité des soins, a partiellement mené à ce gouffre sans fond, tout comme les techniques améliorées mais dispendieuses de dépistage des maladies, le recours à des traitements médicaux de pointe, la bureaucratisation à outrance et, à un degré moindre, le vieillissement démographique.


Mettre aussi en cause nos comportements de santé

Mais il y a des éléments du problème pour lesquels notre réflexion demeure déficitaire.Peut-on incriminer nos comportements de prestataires en santé, toutes catégories d'âge confondues, et interpeler les médecins eux-mêmes?

Au fil des années, nous avons cherché à relever le défi de la santé par l'adoption de saines habitudes de vie. Globalement, certaines batailles ont été gagnées, comme la lutte contre le tabac et la promotion de l'activité physique, mais d'autres initiatives ont connu moins de succès, telles les campagnes contre la malbouffe. Ces efforts se sont traduits par l'implantation de nouvelles ressources sanitaires qui se sont soldées du même coup par la création de besoins nouveaux en santé.

Le virage ambulatoire, qui a conduit à des compressions budgétaires, à des fermetures d'hôpitaux, à la mise à pied d'infirmières et à des restructurations administratives, a certes bouleversé l'offre de services en santé, mais il n'a pas modifié pour autant nos habitudes ancrées et nos comportements d'usager.

La grande réforme sociosanitaire des années 60 a remplacé la notion de patient par celle de consommateurs de services. Depuis, nous nous conformons à cette image de "clients" à l'égard de notre système de santé. Étant donné que ce même système nous appartient collectivement, nous l'utilisons à fond et sans réserve, alléguant qu'il s'agit d'un droit acquis.

Nous nous prêtons volontiers au rituel de l'appareil médical, en consultant au moindre symptôme inquiétant, en sollicitant à répétition divers prélèvements, en réclamant des traitements ou des diagnostics coûteux, en plus d'exiger une panoplie de produits pharmaceutiques. Raisonnant en consommateurs avertis, nous n'hésitons pas à consulter un autre médecin en cas de doute sur un diagnostic.Et si nous devions un jour être victimes d'une erreur médicale, nous n'hésiterions pas à engager des poursuites et à réclamer des dédommagements pour les séquelles physiques, psychologiques ou pécuniaires subies.

Enfin, comme la plupart des médecins sont rémunérés à l'acte et qu'ils reconnaissent nos droits et privilèges de " clients-payeurs ", ils sont naturellement enclins à la complaisance, que ce soit sur le plan de la prescription de médicaments, de la fréquence des consultations ou des requêtes de traitements ou de consultations. En fin de compte, tout ceci ne peut que gonfler la facture.

Mais ce n'est pas tout. Toute légitime soit-elle, notre aspiration à nous "sentir bien dans notre peau", à prolonger notre espérance de vie et à combattre la maladie renforce le syndrome obsessionnel de la santé parfaite, pour reprendre l'expression d'Ivan Illich. Dans une société qui a rompu avec l'idée d'une vie éternelle, entretenir son corps, l'ausculter et le réhabiliter à tout prix font plus que jamais l'objet d'une attention particulière. En témoignent les interventions en chirurgie plastique qui enregistrent une popularité accrue. C'est ainsi, comme le constatait Antoine Prost, que le corps s'impose comme " une fin en soi, le lieu même de l'identité personnelle ".

D'autres voies à privilégier

En préconisant la mécanique de la prise en charge, en préférant les traitements médicaux à la prévention, nous nous sommes inconsciemment déresponsabilisés en regard de notre santé ce qui a entraîné l'élévation des dépenses que nous connaissons. Il apparaît clair qu'il faut freiner cette surenchère de services de soins, d'autant plus qu'elle ouvre la voie à la privatisation. S'il faut protéger la santé des individus, encore faut-il sécuriser la santé économique du système de santé!

Nous pouvons abandonner cette course effrénée à la santé parfaite en faisant fructifier notre capital-santé de manière plus engagée, préventive, responsable et soucieuse de l'intérêt collectif. Sans renoncer à la qualité de vie et au maintien d'une santé optimale, nous avons cependant avantage à encourager des initiatives capables de nous autonomiser comme individus vis-à-vis de notre santé, quel que soit notre âge.

Les ressources qui militent en ce sens se font plus nombreuses et diversifiées. Les coopératives de santé et les programmes axés sur l'entraide, l'information et l'autogestion de la santé constituent des avenues intéressantes à explorer à cet égard.

Richard Lefrançois est professeur associé à l'Université de Sherbrooke.

© 2009 La Tribune (Sherbrooke, Qc). Tous droits réservés.

 

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Published by Richard Lefrançois - dans Articles dans La Tribune
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