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L’exploitation matérielle des aînés : une tragédie sociale intolérable - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 16:00

Article publié dans le quotidien La Tribune, rubrique «Opinions», le 30 décembre 2009 
par Richard Lefrançois

Marquée du sceau de la récession, l’année 2009 aura semé la consternation chez bien des rentiers et travailleurs. Licenciement, chômage de longue durée, contraction du pouvoir d’achat, dilapidation des fonds de retraite par extorsion ou mauvais rendement, auront causé bien des ravages et soucis.

Pour comble de misère, comme si ces contrecoups économiques n’étaient pas suffisants, la population vieillissante est aux prises avec des exactions financières de toutes sortes. Comment expliquer que, dans une société aux règles éthiques si élevées, des aînés fragilisés par la maladie ou l’incapacité, sinon des retraités convoitant légitimement une vie confortable et paisible, soient encore la proie d’escrocs sans scrupules?

Heureusement, à force de revendications la sonnette d’alarme des associations pour aînés s’est fait entendre. Pour freiner la hausse galopante de l’exploitation financière, les ministres Blais et Weil mettent sur pied une «escouade des aînés». Du même souffle, une campagne de prévention contre les pratiques frauduleuses est lancée, avec l’appui de l’Autorité des marchés financiers.

Ces mesures totalisant un demi-million de dollars paraissent bien timides. Attendons donc voir le plan d’action global que l’on promet suffisamment musclé et dissuasif pour freiner l’ardeur des profiteurs.


L’état des lieux

L’exploitation matérielle est une violation des droits de la personne qui figure au premier rang des méfaits commis à l’égard des aînés. Les personnes isolées ou esseulées seraient des cibles de prédilection. Le Code criminel décrit la fraude comme une supercherie, un mensonge ou tout autre moyen dolosif qui frustre une personne de quelque bien, service, argent ou valeur. Une interprétation moins restrictive engloberait l’appropriation délictueuse ou abusive des ressources d’un individu par voies légales.

            Peu d’études mesure l’étendue du problème, d’autant que les subterfuges des fraudeurs (individus ou organisations) n’ont cessé d’essaimer : aux méfaits classiques tels la sollicitation trompeuse, les contrefaçons, les services rendus contre un prix excessif et les vols d’argent ou de biens, incluant ceux soutirés par intimidation ou harcèlement, se sont ajoutés les transferts électroniques de fonds, les retraits forcés au guichet automatique ou à partir de cartes bancaires clonées et le hameçonnage par internet ou télémarketing.

Faute donc de recherche, le dénombrement des cas d’exploitation matérielle fait cruellement défaut. Les chiffres disponibles traitent surtout de la maltraitance en général, soit la panoplie des actes répréhensibles infligés aux aînés : violence physique et psychologique, négligence active ou passive et privations diverses (de soins, de médicaments, etc.).

Malgré cela, la pénurie des données existantes manque de précision comme en témoigne cette estimation grossière de l’Institut de la statistique du Québec qui situe entre 85 000 et 220 000 le nombre d’aînés ayant subi des mauvais traitements de tout genre. De son côté, l’Association estrienne pour l’information des aînés évalue à 150 000 le nombre d’aînés victimes d’abus chaque année au Québec, dont 42 000 par le biais de l’exploitation matérielle seulement.

Finalement, les statistiques officielles sont peu fiables puisqu’elles sous-estiment le nombre réel d’infractions. Certains aînés tolèrent les petits larcins ou autres actes malveillants qu’ils jugent anodin, tandis que d’autres renoncent à les signaler en raison de leur état de santé, par manque d’audace ou par honte d’avoir été piégés. Dans le cas fréquent où un proche est concerné, des aînés hésitent à porter plainte par crainte de représailles, par exemple se retrouver privés de l’assistance prodiguée par la personne concernée, ou parce qu’ils prennent eux-mêmes soin de la personne fourbe. Enfin, intimidées par l’appareil judiciaire, des victimes choisissent de ne pas recourir à la dénonciation.


Comprendre avant d’agir

Une analyse sociologique élargie aiderait à mieux éclairer le phénomène de la maltraitance matérielle et à diagnostiquer ses causes. Elle gagnerait à remonter en amont pour corroborer l’existence de liens éventuels avec l’effritement de la solidarité familiale, la délinquance scolaire (intimidation et taxage), le relâchement des mœurs et responsabilités citoyennes et la détresse psychologique provoquée par l’insolvabilité et le non-accès au crédit. Telles sont les expériences vécues par les individus ayant reçu une éducation déficiente, les sans-le-sou, les chômeurs découragés, les toxicomanes et les personnes dépendantes au jeu qui souvent ont des problèmes de dette.

Un second volet se pencherait sur le degré de transparence de nos institutions et investiguerait les manquements à leur obligation éthique d’assurer la protection et la sécurité physique, économique et sociale de tous. Les exemples de dérogations à ces principes se déclinent à l’envi. Ainsi, l’État ne nage-t-il pas en pleine contradiction lorsqu’il met en place des mécanismes pour combattre les abus financiers envers les aînés, alors que dans d’autres lieux il crée des victimes en «exploitant» de façon parfois abusive les produits des jeux de hasard et d’argent, par l’intermédiaire de Loto Québec? Comment concilier des finalités aussi opposées, celle de placer sous son aile protectrice les catégories sociales vulnérables, nommément les aînés et les plus démunis, et celle de rentabiliser au maximum ses infrastructures lucratives (LOTO, SAQ)? Dans ce dernier cas, tout gouvernement responsable, décrétant l’objectif «dommage zéro», s’apercevrait pourtant que promouvoir la santé financière des aînés s’avère encore plus «rentable»!

Espérer endiguer cet inacceptable fléau exigera de travailler d’arrache-pied à l’édification d’une société plus juste et égalitaire, sans quoi les interventions projetées pourraient s’apparenter à un feu de paille. Concrètement, la pierre de touche du succès de la lutte contre ces crimes économiques passe par un assortiment d’actions concertées. Celles-ci pourraient s’articuler autour d’une veille gérontologique capable de mobiliser non seulement la classe politique, mais l’ensemble de la communauté, y compris les aînés. Ce serait une résolution emballante pour 2010!

© 2009 La Tribune (Sherbrooke, Qc). Tous droits réservés.

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