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Découvrir et renforcer le potentiel des aînés : un défi à relever - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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11 septembre 2002 3 11 /09 /septembre /2002 01:27

Vie et vieillissement, Vol. 1, no 1, automne 2002, p. 3-8. -- N° Repère: A363507

 

Richard Lefrançois, Ph.D.

 

Selon une vaste étude allemande complétée récemment, la vieillesse est marquée par trois réalités fondamentales: le déclin des capacités physiques, la poursuite de la croissance personnelle et la perte d’êtres chers ou de contacts sociaux significatifs (Steverink, Westerhof, Bode, & Dittmann, 2001). Cette observation situe bien l’un des principaux axes de la réflexion gérontologique contemporaine. Elle conforte l’idée que lorsque survient une crise ou une épreuve, le défi posé aux personnes vieillissantes consiste à préserver leur capital santé et à conserver un sentiment de cohérence, de continuité et de sens dans leur vie. C’est à l’examen de ces questions, au confluent de l’expérience de la vieillesse, que le Groupe de recherche sur l’actualisation du potentiel des personnes âgées (GRAPPA) a dirigé l’essentiel de sa programmation.

Ce texte liminaire fait d’abord état du contexte dans lequel GRAPPA a élaboré son programme d’études. Il présente également les préoccupations et les idées maîtresses qui se sont dégagées lors de la préparation de l’étude longitudinale. Suit un aperçu des approches, questions de recherche et perspectives d’intervention qui structurent notre démarche. Un exposé sommaire de la programmation complète l’article.

Le contexte

Sous l’impulsion de l’allongement de l’espérance de vie, de la dénatalité, de la crise de l’emploi et de l’abaissement de l’âge de la retraite, les sociétés occidentales subissent depuis plus d’un quart de siècle une métamorphose phénoménale de leur composition d’âge, laquelle tend à se diversifier, à se morceler. Les temps et les activités de la vie paraissent désormais éclatés et désynchronisés (Gaullier, 1999).

L'augmentation de la population âgée, la contraction de la période de vie active et l’étirement du temps de la retraite distinguent les sociétés longévitales des sociétés à accumulation d’êtres humains. Un des traits marquants de la post-modernité est l’avènement de ce que j’appelle Homo Senectus. Cette figure historique est l’aboutissement d’une longue marche à travers les siècles qui permet d’ores et déjà à une majorité d’individus, non seulement d’accéder à la période de vie post-reproductive, mais de voir leur durée d’existence se rapprocher de la longévité maximale (autour de 122 ans) <note 1>.

Or la perspective d’une vie prolongée mais pouvant s’accompagner d’incapacités lourdes est-elle compatible avec l’image projetée de la dignité humaine? Les aînés doivent-ils assumer une part dans la poursuite de leur propre bien-être et celui de leurs concitoyens? Sont-ils toujours perçus comme un bloc monolithique, comme un problème et non un atout pour la société? Voilà autant de questions ou enjeux éthiques à débattre.

Certains indices portent à croire que la visibilité accrue des personnes vieillissantes exacerbe des stéréotypes ancrés et des attitudes négatives à leur endroit. Les attributions de personne dépendante, sénile, rétrograde, sédentaire et consommatrice de soins de santé perdurent, ce qui contribue à les stigmatiser, sinon à les marginaliser. Ayant assimilé ces clichés, certaines personnes âgées seraient même engagées dans un processus de déni, d’abnégation, voire d’auto-exclusion. Le suicide gériatrique est sans doute l’illustration extrême de cette forme de désespoir. Enfin, la dissolution des structures familiales traditionnelles (ex. familles en recomposition) et la dispersion géographique du réseau parental viendraient amplifier cette désinsertion sociale, en développant un sentiment d’inutilité chez les aînés.

Comme l’a signalé Le Bourg (1998), d’aucuns redoutent également que le vieillissement démographique ait pour conséquence de grever les budgets sociaux et, partant, de fissurer le précaire équilibre entre les générations, ne fut-ce qu’au chapitre de la répartition des ressources et des charges excessives assignées à l’ensemble du corps social. Pourtant, certains travaux révèlent le contraire: malgré les appréhensions qu’attise le vieillissement démographique, subsisterait une surprenante solidarité intergénérationnelle, comme le démontrent le rapport Harris aux États-Unis et des études européennes récentes (Jasmin, 1999).

En revanche, l’émergence d’une prise de conscience des possibilités qu’offre la retraite est une heureuse conséquence de cette évolution

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anthropologique. Pour la première fois dans l’histoire, l’homme contemporain peut envisager cette période du cycle de vie avec sérénité et optimisme. Il peut mettre à profit ce qu’il a investi ou cumulé au cours de sa vie active, exploiter ses capacités créatives et capitaliser sur un vaste éventail de ressources susceptibles de rehausser sa qualité de vie. Qui plus est, la génération des nouveaux retraités (non seulement la frange la mieux nantie) est aguerrie, mieux renseignée, soucieuse de sa santé et plus revendicatrice que celle qui l’a précédée. Elle représente de ce point de vue un actif inestimable pour la société.

C’est dans la foulée de cette révolution socio-démographique qu’ont été enclenchées les restructurations du système de santé et des services sociaux québécois au cours des quinze dernières années (cf. rapports Rochon, Lavoie-Roux, Côté et Clair). Mais ces réformes demeurent traversées par des contradictions, perceptibles tant dans la rhétorique que dans l’action néo-libérales: tantôt le discours donne sur le versant humaniste (interventions centrées sur l’usager, appel à la solidarité, au partenariat, à la responsabilisation, souci de la dignité de la personne), tantôt sur le versant technobureaucratique (réglementations, reddition de comptes, accent sur l’efficacité et l’efficience). Tous ces changements nécessitent, on le conçoit aisément, des adaptations importantes autant de la part des praticiens des différentes filières du médico-social que de la clientèle âgée elle-même.

Parce que légitimes pour la plupart, force est d’admettre que les restructurations ont été bénéfiques à plusieurs aînés. Que l’on pense à la préservation des milieux de vie naturels, à la promotion de la santé, à la décentralisation, au partenariat entre le communautaire et le réseau étatique, à la consolidation des services de première ligne, aux approches d’intervention par clientèle, à la chirurgie d’un jour. Mais ces améliorations ont-elles pour autant jugulé les inégalités sociales les plus criantes? Des disparités individuelles et régionales subsistent, notamment au regard du revenu, du logement, de l’accessibilité aux soins et des délais d’attente en milieu hospitalier ou d’hébergement. Or malgré les bienfaits de ces réformes et compressions, peut-on proclamer haut la main qu’elles ont véritablement corrigé la situation des plus démunis, cimenté le tissu communautaire et amélioré la qualité de vie des aînés en général? Nous pouvons raisonnablement en douter. En effet, d’autres irritants ont fait surface, tels les coûts non anticipés du maintien à domicile, le manque d’encadrement et de soutien offerts aux aidants familiaux, les brèches dans le filet de sécurité sociale, l’engorgement des salles d’urgence et l’absence de régulation dans le secteur de l’hébergement privé où les risques de négligence et de mauvais traitements, financiers ou autres, demeurent préoccupants. À maints égards, le virage ambulatoire suscite de nombreuses incertitudes, tout en créant des inquiétudes et des frustrations, dans la population âgée notamment.

De surcroît et en dépit de cette conjoncture difficile, les demandes se font pressantes pour redresser le système de dispensation des services (accessibilité et rapidité des soins prodigués, qualité de la prestation), sécuriser et améliorer les milieux de vie et assurer une meilleure protection des droits et des acquis des aînés. Les plaidoyers s’accumulent en faveur du déploiement de stratégies d’intégration sociale et de mécanismes tangibles afin de normaliser la situation des personnes fragiles en vertu de leur condition physique, psychologique, financière, sociale ou de leur appartenance ethnique.

Les solutions de rechange préconisées actuellement pour limiter, circonscrire ou différer l’institutionnalisation paraissent insuffisantes, voire discutables. L’alourdissement de la clientèle âgée, numériquement parlant et en termes de morbidité et d’incapacité, continuera d’imposer un lourd fardeau aux différents acteurs composant le réseau d’intervention de la personne âgée: ceux des secteurs socio-sanitaires et juridiques, les membres de la famille ou les confidents, majoritairement des femmes, et les associations pour personnes âgées. N’est-il pas révélateur à cet égard que les mesures de répit à l’intention des aidants familiaux et les programmes de soutien psychologique offerts aux intervenants professionnels figurent désormais dans le paysage de l’intervention gérontologique?

Bref, cette problématique plurielle donne à penser que l’amélioration ou le maintien de la qualité de vie des aînés paraissent menacés. Plusieurs personnes vulnérables ou en difficulté risquent même d’être laissées pour compte, sans oublier qu’une proportion accrue peut s’attendre à exercer le rôle exigeant de personne-soutien. Cette lecture est corroborée par une étude empirique qui démontre que ce n’est pas la communauté qui prend en charge les aînés mais les aînés eux-mêmes (Clément & Roy, 1992).

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Enfin, nonobstant ces éléments contextuels, l’objectif de renforcement du potentiel des aînés est congruent avec les constats des gérontologues et développementalistes les plus avertis. Comme nous le verrons plus loin, plusieurs travaux ont montré que les aînés peuvent continuer à se développer, à faire preuve de créativité, quel que soit leur âge.

Un nouveau créneau à explorer

Plusieurs questions névralgiques découlent de cette mise en situation: comment préserver et améliorer la qualité de vie et le potentiel d’une population vieillissante qui ne cesse de croître et qui, en raison de l’extension de la durée de vie, requiert plus de soins et de soutien? Dans un contexte de pénurie de ressources, comment les personnes âgées qui traversent des périodes difficiles (retraite forcée, maladie invalidante, perte d’un être cher, difficultés financières) parviendront-elles à maintenir une qualité de vie acceptable et à s’épanouir? Bref, devront-elles miser de plus en plus sur leurs propres ressources afin d’assurer leur mieux-être?

La conjoncture socio-historique actuelle et les récents développements en gérontologie invitent à réinterroger la vieillesse. L’action sociale nécessite, estimons-nous, un accompagnement par des travaux de recherche, non seulement pour dépister les facteurs de risque de dépendance, mais localiser les poches de fragilité et d’exclusion, interpeller les politiques sociales, identifier l’aire de compétence des aînés et explorer d’autres avenues d’intervention. Les conditions présentes se prêtent pour ainsi dire au développement d’outils adaptés et de connaissances ciblées afin de repérer, dans un premier temps, les facteurs qui infléchissent, dans un sens ou dans l’autre, le degré de succès du vieillissement. En second lieu, la recherche peut aider à comprendre pourquoi certaines personnes âgées parviennent mieux que d’autres à surmonter les événements de vie critiques, à répertorier les ressources qu’elles mobilisent et qui se révèlent fructueuses.

Favoriser l’autonomisation des personnes âgées, renforcer leurs compétences et les épauler dans la quête d’une plus grande reconnaissance sociale est un projet légitime qu’endossent la plupart des aînés. Ces stratégies forment de puissants leviers pouvant minimiser ou retarder la dépendance, alléger le système de santé et de soutien et favoriser l’épanouissement de la personne. Il ne s’agit pas ici de récuser les pratiques établies ni de pratiquer le culte de l’accomplissement personnel. Au contraire, nous sommes portés à croire que le renforcement du potentiel est à «prioriser» dans l’optique de valoriser des rôles qui soient significatifs pour les aînés et en même temps socialement utiles, de préserver leur qualité de vie, de réduire les coûts du maintien de la santé et finalement de favoriser leur participation et leur intégration sociales (MSSS, 1992).

L’équipe de chercheurs de GRAPPA adhère à cette idée de la primauté d’une vieillesse conquise par opposition à une vieillesse subie ou assistée. La prise en charge par la personne âgée de son propre bien-être (ex. santé) et développement (ex. créativité, engagement social) aura pour effet d’aiguiser son sens de la solidarité et de la responsabilité, d’affermir son sentiment d’identité et d’appartenance communautaire et d’accroître sa satisfaction personnelle. Une telle approche ne signifie pas qu’il faille adopter une attitude contemplative ou de laisser-faire. Des programmes d’information et de sensibilisation, des interventions individuelles ou de groupes misant sur la coopération et les compétences de la personne devront être élaborés, précisément dans le but de renforcer le potentiel de la personne âgée (St-Arnaud, 1998). Ces actions supposent une connaissance des besoins et ressources de personnes de différentes strates d’âge et ayant des parcours différenciés. Il va sans dire, par ailleurs, qu’il serait malavisé de restreindre les efforts en direction du soutien aux aidants naturels, de la protection des droits des aînés, de la fourniture de soins de qualité, de l’assistance à domicile et de la promotion de nouveaux rôles sociaux.

Les préoccupations de recherche et d’intervention

Certains prétendent à tort que l’avancée en âge s’accompagne inéluctablement d’une déperdition des réserves énergétiques, d’un épuisement des ressources personnelles ou sociales, d’où une détérioration progressive de la qualité de vie. Dénonçant de telles allégations, un médecin américain (Williams, 1986) n’a pas hésité à critiquer ses collègues qui déclaraient que certains signes physiologiques, tels le durcissement des artères, la réduction de la fonction rénale ou la posture courbée, pouvaient être attribués au processus du vieillissement normal. Selon lui, ces états de santé ne constituent pas des conséquences incontournables du vieillissement: il conviendrait mieux de définir la vieillesse

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à partir des symptômes de maladies pouvant être évitées, guéries, prévenues ou retardées, et de percevoir ces symptômes comme des empreintes laissées par des habitudes de vie malsaines.

En appui à cette idée, plusieurs ont apporté les preuves que le déclin physiologique ne suit pas une courbe monotone croissante en fonction du vieillissement: il fluctue considérablement selon le sexe, les groupes ethniques, les classes sociales, les catégories d’âges, voire les individus appartenant à une même tranche d’âge. Le caractère prétendument universel et irréversible du vieillissement constituerait un mythe.

Dans la vie quotidienne des aînés, vieillir est en fait une réalité antinomique puisqu’il met simultanément en jeu des processus évolutifs et involutifs. D’un côté, s’accentuent la prévalence et les risques de déficits physiques, cognitifs ou sensori-moteurs, de l’autre, s’enrichissent les acquis de la maturité, qu’il s’agisse de l’accumulation du savoir, de la sagesse, de l’expérience et de l’approfondissement du sens de l’existence. La vieillesse est sans doute une période hautement privilégiée de la vie où l’individu peut entrer en contact avec le soi profond et trouver le sens de sa vie. Mais «réussir» ou actualiser son vieillissement requiert des habiletés et des attitudes positives afin de gérer adéquatement les épreuves (la résilience), en minimisant les conséquences des pertes ou des limitations fonctionnelles, tout en capitalisant sur les gains et les ressources disponibles.

Dans son étude longitudinale, GRAPPA n’a pas privilégié une théorie particulière, ni élaboré un corpus d’hypothèses spécifiques. Même si des choix ont été retenus en ce qui regarde les instruments d’observation, l’étude s’est voulue dès le départ un cadre d’exploration ouvert qui autorise une grande diversité d’analyses. Cependant, une attention particulière a été portée aux approches sur le développement de la personne. En parcourant la documentation, plusieurs théories se sont révélées éclairantes, notamment celles qui insistent sur le travail d’adaptation que suscitent les transitions inattendues et les crises. Celles-ci ont le mérite de poser le problème du développement de la personne autrement que par la maturation, les cycles ou les stades. Résumons en quelques mots certaines approches retenues.

Riegel (1979), par exemple, est d’avis que le développement de l’adulte ne s’effectue ni par étape, ni de façon déterministe ou linéaire, mais bien aléatoirement (open-ended), suivant un processus d’interaction continuel entre l’individu et l’environnement (les contingences de la vie quotidiennes). Riegel préconise une approche dialectique du développement où l’homme n’est pas qu’un simple agent passif, mais l’acteur principal de son propre développement.

Bronfenbrenner (1979), de son côté, se représente l’environnement de la personne comme un réseau de structures emboîtées. Les événements qui surviennent, qualifiés de «transitions écologiques», se répercutent dans d’autres sphères d’activité, entraînant d’importantes modifications de rôle. Par ailleurs, précise-t-il, l’impact de ces transitions écologiques est avant tout une question de perception, car ce qui compte c’est ce qui est perçu dans la réalité et non la réalité en soi. Par exemple, l’épreuve du deuil fluctue d’un individu à l’autre selon la signification attribuée à l’événement ou la perception de la personne disparue. Il serait donc erroné d’attacher la même valeur ou importance à un événement semblable vécu par différents individus.

Défenseurs de l’approche transactionnelle, Fiske et Chiriboga (1990) soutiennent que la façon dont les individus expérimentent le passage du temps dépend de la manière de négocier les virages au carrefour des étapes cruciales de la vie. À défaut de «transactions réussies», le cours de l’existence d’un individu et le sens qu’il y attache peuvent basculer dès que survient un événement majeur tel la perte d’un être cher.

De leur côté, Baltes et Baltes (1990) insistent sur la plasticité et les capacités adaptatrices des personnes vieillissantes. La plupart utiliseraient avec succès des stratégies (sélection, optimisation, compensation) pour pallier les pertes ou pour s’ajuster aux événements. La sélection réfère à une réduction du nombre d’activités ou de rôles exercés jusque-là par l’individu, ceux jugés plus importants ou significatifs étant préservés (ex. cesser la pratique de certains sports devenus trop exigeants). L’optimisation renvoie aux efforts pour maximiser les capacités résiduelles en vue de renforcer le potentiel de développement (ex. pratiquer davantage certains gestes difficiles à réaliser). Enfin, la compensation englobe les stratégies concrètes de remplacement (ex. diminuer le rythme d’exécution d’une tâche quelconque) ou les supports externes (ex. utiliser des appuis). Les Baltes ont également constaté que certaines fonctions pouvaient s’améliorer à la faveur d’un entraînement approprié (ex. le raisonnement).

Il semble donc que de plus en plus de chercheurs s’intéressent aux capacités d’adaptation,

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d’autonomisation et de croissance des personnes vieillissantes et non simplement aux stigmates ou aux signes déficitaires (Rowe & Kahn, 1998). Les premières analyses de l’Étude longitudinale québécoise sur le vieillissement confirment qu’une large proportion de personnes âgées sont aptes à relever les défis que suscitent les ruptures ou les épreuves, par substitution de rôles ou d’activités notamment, et parviennent à un niveau d’épanouissement personnel satisfaisant (Lefrançois, Dubé, Leclerc, Hamel, & Gaulin, 2001). Par exemple, plusieurs octogénaires affichent un excellent bilan de santé et présentent une condition physique remarquable. Ils sont exempts de limitations fonctionnelles ou de handicaps et déploient les énergies nécessaires pour conserver leur autonomie et leur vitalité jusqu’à un âge avancé (Perlmutter, Kaplan, & Nyquist, 1990; Baltes & Carstensen, 1996). Certains font preuve d’une étonnante créativité, réussissant même à maintenir une vie productive et à mener à terme des projets d’envergure.

Quiconque côtoie ou observe les personnes âgées est à même de constater que l’insistance sur les pertes de la vieillesse au détriment des gains occulte la réalité. Au même titre, sa description misérabilisante, ou à l’opposé, l’exaltation abusive de ses vertus, sont des discours qui ne résistent pas aux faits. Le vieillissement est fondamentalement traversé par la bipolarité (déclin et croissance), la complexité et la diversité, phénomènes qui nécessitent la prise en compte des expériences de déclin ou de deuil mais aussi des processus élaboratifs conduisant au développement personnel et à la réalisation de soi. Comprendre cette hétérogénéité est une tâche d’autant plus ardue que l’itinéraire de la vieillesse est, par nature, difficile à tracer car il s’inscrit dans un vécu, une expérience singulière, que même l’histoire biographique ne saurait adéquatement refléter.

Parmi nos préoccupations de recherche et d’intervention, mentionnons les questions de recherche suivantes: Quel est l’impact, à court, moyen et long terme, des défis, transitions de vie (ex. retraite, conditions de prise de retraite) et des événements inducteurs de stress et de changements importants (ex. maladie, entrée en incapacité, perte du compagnon de vie) sur la qualité de vie des aînés et l’espérance de vie en bonne santé? En situation de crise ou de transition, quelles sont les composantes de la qualité de vie sont les plus durement touchées? Quelles réorientations de vie ou concessions les événements de vie induisent-ils (ex. réinvestissement dans d’autres projets ou sphères d’activité, préférence pour des interactions sociales réduites mais plus significatives, comportements de fuite)? Les effets secondaires des événements déclencheurs, par exemple les tracas de la vie quotidienne ou le cumul d’autres événements, sont-ils aussi néfastes que le choc de l’événement initial comme tel? Quelle est l’efficacité des ressources individuelles (ex. autonomie psychologique, actualisation du potentiel, mode de vie, scolarité, stratégies d’adaptation) ou sociale (ex. soutien du réseau) face aux événements de vie critiques? Les ressources individuelles ou sociales tendent-elles à s’épuiser ou à être sous-utilisées en fonction de l’âge, de la gravité ou du type d’événement stressant?

En bout de piste, GRAPPA ambitionne de dégager des profils ou trajectoires de vieillissement. Dans cette perspective, il s’inspire du courant qualifié de «gérontologie renouvelée» (Rowe, 1997) ou du «vieillissement réussi» (Rowe & Kahn, 1998), initié d’abord aux États-Unis (cf. la MacArthur Foundation Study), puis popularisé en Europe (cf. l’Institut Max Planck sur le développement humain à Berlin, la Nordic Twin Registries, la Gothenburg Study en Suède et la Groningen Longitudinal Aging Study aux Pays-Bas). Ces études ont fait éclater la dichotomie classique entre le vieillissement normal (sénescence) et le vieillissement pathologique (sénilité). En s’appuyant principalement sur les données de son étude longitudinale, GRAPPA propose de modéliser trois trajectoires différenciées de vieillissement: le vieillissement optimal, le vieillissement habituel et le vieillissement avec défi ou difficultés majeures.

La programmation GRAPPA

Pour examiner les questions énumérées plus haut, GRAPPA a conçu une programmation comportant trois phases: 1) l’élaboration et la validation d’instruments de mesure axés principalement sur l’actualisation de la personne; 2) la réalisation d’une étude longitudinale multi-cohortes visant à modéliser des trajectoires de vieillissement, à jauger l’importance des ressources de l’individu lorsque surviennent des événements de vie stressants (principalement la retraite, le veuvage et l’incapacité fonctionnelle) et enfin à mesurer les impacts de ces événements sur la qualité de vie et l’espérance de vie en bonne santé; 3) l’évaluation des programmes qui tentent d’augmenter ou d’élargir le champ de

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compétences des aînés et la mise sur pied de projets d’intervention orientés vers le renforcement du potentiel ou le développement d’attitudes mentales positives (ex. autogestion de la santé).

Soulignons également que l’étude longitudinale autorise des analyses secondaires et qu’elle se complète par l’ajout de travaux de recherche qualitatifs destinés à approfondir certains aspects pointus. Ces études qualitatives parallèles inscrivent la démarche d’exploration dans le vécu de la personne âgée, autour de thèmes tels que l’actualisation transcendante et le sens à la vie.

La première phase de la programmation est maintenant complétée. Trois outils ont été développés et validés (cf. article de Mélanie Couture et al., dans ce numéro): la Mesure de l’actualisation du potentiel (MAP), la Mesure de l’actualisation spécifique (MAS: l’investissement dans des activités) et le Profil d’actualisation transcendante (PAT).

La seconde phase, actuellement en chantier, comporte la réalisation d’une étude longitudinale. Amorcée en 1997, cette étude prendra fin au début de 2002. Elle sera complétée par une étude de suivi (follow-up study) qui se poursuivra jusqu’en 2007. Des subventions récurrentes pour réaliser l’ensemble du projet ont été obtenues des organismes de financement, soit le Conseil de recherches en sciences humaines, le Fonds pour la formation de chercheurs et l’aide à la recherche et le Conseil québécois de la recherche sociale (devenu le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture).

Enfin, la troisième phase de la programmation, portant sur l’évaluation et l’élaboration de programmes d’intervention, a jusqu’ici fait l’objet de quelques études: une expérimentation sur la perspective future et les buts personnels (Dubé et al., 1999, et aussi son article dans le présent numéro) et l’évaluation d’un programme portant sur l’autonomie et l’actualisation du potentiel chez des patients dans une unité de soins de longue durée (Desrosiers, Gosselin, Leclerc, Gaulin, & Trottier, 2000). L’implantation définitive de cette phase de la programmation devrait se concrétiser au cours des cinq prochaines années.

Pour conclure, mentionnons que l’Étude longitudinale québécoise sur le vieillissement se situe dans le prolongement des grandes études longitudinales menées aux États-Unis, en Europe et, dans une moindre mesure, au Canada (ex. celles de Duke, Baltimore, Seattle, Amsterdam, Groningen, Manitoba, BOLSA, Kansas City, etc.). Elle couronne en quelque sorte les travaux que nous poursuivons depuis plus de 15 ans sur le thème du développement optimal de la personne âgée, via notamment l’actualisation de la personne.

Note

<Note 1> Selon Robine (2001), les taux de mortalité entre 30 et 50 ans n’ont pas changé depuis 20 ans, contrairement à celui des 80 ans et plus qui n’a cessé de chuter. Il note une réduction de la dispersion des durées de vie autour de la moyenne.

Références

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