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La difficile conquête de la reconnaissance sociale - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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11 septembre 2005 7 11 /09 /septembre /2005 01:19

Vie et vieillissement, Vol. 4, no 4, 2005, p. 32-38. -- N° Repère: A654678

 

Richard Lefrançois, PH.D. Professeur associé, Université de Sherbrooke

 

Dans les pays développés, le choc appréhendé du vieillissement démographique continue d'alimenter des débats même si, plus fondamentalement, ce sont les parcours des âges, les itinéraires du vieillir qui se fragmentent, les rapports intergénérationnels et les représentations sociales s'y rattachant, qui sont véritablement au coeur des mutations ou transitions sociétales <note 1>. Ces transitions, véritables analyseurs de notre société et de la dynamique du vieillissement, permettent en partie de comprendre les luttes actuelles pour la reconnaissance sociale, de même que la mouvance dans laquelle se trouvent plongés les différents acteurs engagés dans l'action gérontologique <note 2>.

Considérant la centralité du vieillissement démographique dans la société québécoise, les défis et enjeux en présence, comment expliquer que les différents acteurs concernés perçoivent être si peu reconnus socialement et que nous assistions à tant d'efforts de légitimation? C'est à une lecture partielle, inachevée et parfois subjective, de cette question centrale qu'est consacré ce court article.

Les différents sens de la reconnaissance sociale

D'entrée de jeu, on notera que la notion de reconnaissance est polysémique. Selon Le Petit Robert, elle désigne tantôt la gratitude, la légalité d'une chose, l'identité ou encore un signe de ralliement. Voilà des dimensions qui mettent en piste. En éducation, on fait souvent usage du concept de «reconnaissance des compétences» pour décrire les connaissances et habiletés acquises formellement ou par l'expérience ou pour se démarquer des approches basées sur les qualifications <note 3>. On recourt également à l'expression plus restrictive de «reconnaissance des acquis» pour désigner la validation des apprentissages obtenus au cours d'activités de formation antérieures ou en dehors des milieux d'enseignement formels. Sur le plan académique, la «reconnaissance professionnelle» signifie une forme quelconque d'accréditation en regard d'un programme d'enseignement. Enfin, sous la loupe juridique, elle renvoie à une forme d'agrément assujetti à des règles déontologiques visant la protection du public et les intérêts du groupe concerné.

Je n'énumérerai pas toutes les déclinaisons du construit, d'autant plus qu'il n'y a manifestement pas de consensus sur les définitions. Il sera plutôt fait ici usage de la notion globale de «reconnaissance sociale». Il y a reconnaissance sociale lorsque les représentations identitaires d'appartenance, de valeur ou de mérite, de statut et de rôle des acteurs concernés coïncident avec celles émanant d'une autorité légitime. Suivant une telle interprétation positive, la reconnaissance sociale est la voie royale conduisant à l'intégration sociale, à l'estime de soi et à l'appréciation par la société de l'importance de sa contribution. Dans sa connotation négative, cette appellation renvoie au fait de reconnaître un groupe ou une catégorie sociale pour son handicap, sa vulnérabilité ou sa position indésirable, donc d'y accoler le statut de victime nécessitant une prise en charge.

Revendications et obstacles

S'agissant de la reconnaissance sociale en gérontologie, la première idée qui vient à l'esprit est celle des doléances souvent entendues de la part des intervenants sur le terrain. Que ce soit sous la plume de praticiens ou lors d'échanges dans des colloques sur la formation en gérontologie, on ne peut que s'étonner de l'insistance mise à souligner leur manque de reconnaissance. S'agit-il d'un phénomène aussi manifeste qu'incontestable? Quelles frustrations, insatisfactions, injustices ou attentes légitimes nous permettraient de rendre compte de son évocation récurrente? Faut-il endosser cette velléité de reconnaissance sous peine de cautionner de possibles élans corporatistes au détriment d'enjeux plus fondamentaux sur le vieillissement?

Il n'empêche que la notion de reconnaissance sociale en gérontologie est plus féconde et fédérative qu'en apparence, puisqu'elle renvoie à la pluralité des statuts et rôles accomplis par la constellation des acteurs immédiatement concernés par le vieillissement. Je fais référence ici à l'intervenant professionnel, à l'aidant familial, à la personne aînée, aux éducateurs/formateurs et à la gérontologie comme spécialité ou discipline à vocation académique et

[début de la p. 33 du texte original]

professionnelle. Comme la quête de reconnaissance sociale de ces différents agents obéit à des logiques de positionnement et à des stratégies identitaires distinctes, les récriminations et aspirations exprimées ne sont évidemment pas les mêmes, ce qu'un travail approfondi viendrait enrichir.

S'agissant, par exemple, des intervenants et des éducateurs/formateurs en gérontologie, le déficit perçu de reconnaissance sociale fait-il écho à la précarité de leur statut professionnel ou à une crise identitaire irrécusable qui traduirait l'incurie des employeurs et décideurs? Ou bien, s'agit-il plus concrètement d'un appel au secours reflétant un sentiment d'incompréhension, d'impuissance ou d'épuisement au regard de la «multi-dimensionnalité» des rôles, de la lourdeur des tâches et responsabilités et du manque de ressources qui s'y rattachent? En tout état de cause, la question de la reconnaissance sociale est d'autant plus cruciale qu'elle détermine la motivation, la productivité, le sens des responsabilités et la persévérance «vocationnelle», composantes qui infléchissent, dans un sens ou dans l'autre, la qualité de la relation d'aide ou d'éduquant. Ainsi comprise, la reconnaissance sociale correspond à un idéal porteur du renforcement souhaitable des compétences, toute catégorie d'acteurs confondus.

Au vu des considérations précédentes, une plus grande reconnaissance sociale et professionnelle (p. ex. des compléments de formation) ne ferait pas que rehausser le statut des acteurs concernés, par exemple, celui des intervenants qui déclarent être peu valorisés, surchargés et manquer de ressources. Par osmose, cette reconnaissance stimulerait les autres efforts visant à doter la pratique de modèles d'excellence afin de mieux encadrer les intervenants, à développer des protocoles d'exigences dans l'exercice des différentes attributions et rôles d'aidant, et à consolider les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être. Ce serait donc faire fausse route que de dissocier la reconnaissance «socioprofessionnelle» des autres défis de formation ou d'apprentissage.

Cette quête de reconnaissance sociale se heurte toutefois à des obstacles qui, en toile de fond, tiennent aux transformations profondes qui balaient la société québécoise. Dans le cas des enseignants en gérontologie par exemple, on peut supposer que les revendications d'affirmation identitaires (par exemple, la création de départements de gérontologie) soient plus difficiles à définir, à exprimer et être entendues sachant que les milieux de formation (p. ex. les universités) sont peu ouverts au risque ou au changement.

Dans le domaine clinique, plusieurs savoirs et expertises gériatriques se sont développés, il y a déjà quelques décennies, et ont niché à proximité des territoires des champs professionnels constitués, ce qui a provoqué des chevauchements et des tiraillements. Certains y ont vu un immense champ de lutte <note 4>, témoignant du besoin de reconnaissance sociale des spécialités émergentes (nursing gériatrique, psychiatrie gériatrique, service social en gérontologie). Dans les milieux d'intervention, souvent confrontés à des incertitudes, aux prises avec des défis importants ou affairés à d'importants redéploiements d'activité, il peut être tout aussi difficile de se faire entendre. C'est que les urgences ou les préoccupations institutionnelles se situent ailleurs: restructurations administratives ou de réseau, contraintes budgétaires nécessitant des réductions du personnel ou du nombre de lits dans les hôpitaux, virage ambulatoire et nouvelles exigences juridiques ou éthiques de la pratique, notamment.

On pourrait appliquer un raisonnement semblable aux aînés, dans leur dur combat pour la reconnaissance sociale, et ce malgré que de nombreux regroupements et associations contribuent à renforcer leur identité, leur solidarité et à protéger leurs droits. Les actes de reconnaissance tardent à se manifester en dépit de leur indispensable contribution comme bénévole, mentor et agent de transmission des valeurs. Le déni de reconnaissance du rôle social et familial des aînés ou de leurs qualités propres, projeté à travers l'image négative persistante à leur égard, constitue une forme d'âgisme. Il s'exprime par les craintes qu'éveille l'avènement potentiel d'un pouvoir gris, le déferlement anticipé d'une vague de conservatisme, et surtout la menace de déroute du système de santé et des régimes publics de retraite.

On réalise donc toute la complexité de la question de la reconnaissance sociale en gérontologie, d'autant plus qu'elle intéresse et touche plusieurs acteurs. C'est pourquoi je me limiterai maintenant à quelques

[début de la p. 34 du texte original]

réflexions en regard des transitions de société qui interviennent en arrière-plan dans le processus de reconnaissance de la gérontologie: celles d'ordre démographique, épidémiologique, économique, social et culturel.

La transition démographique

Sans entrer dans les détails, en l'espace de 50 ans, la population québécoise des 65 ans et plus a littéralement doublé pour frôler le million, tandis que les naissances ont chuté de moitié, au point où l'indice synthétique de fécondité se situe sous la barre de 1,5 enfant par femme en âge de procréer <note 5>. Ces phénomènes, combinés au fait que nous ne retenons pas suffisamment nos immigrants, expliquent pourquoi les décès devraient excéder les naissances à partir de l'an 2022 <note 6>. Pendant ce temps, l'espérance de vie, avec ou sans incapacité, continue de s'allonger, alors que s'accentuent la féminisation de la vieillesse et que sont sur-représentés les effectifs des tranches d'âge supérieures. Fini donc la revanche des berceaux, place à la revanche des berceuses!

Au vu de ces indicateurs percutants, il n'est pas surprenant que le vieillissement démographique soit devenu si médiatisé. D'un côté, d'aucuns craignent qu'il déclenche un conflit intergénérationnel à la suite des hausses de coûts anticipés dans plusieurs secteurs d'activité. De l'autre, on applaudit l'avènement de la vie longue, active et épanouie. Des débats fusent de toutes parts opposant les alarmistes aux triomphalistes: devant cette prétendue bombe démographique, les premiers fustigent les retraités, tandis que les seconds les portent aux nues. Les tendances démographiques actuelles risquent-elles aussi d'éveiller l'âgisme, forme ultime ou achevée de désaveu et de non-reconnaissance sociale des aînés. Ces tendances démographiques lourdes indiquent clairement la nécessité de recruter un nombre suffisant d'intervenants motivés et qualifiés pour oeuvrer auprès des personnes aînées, que ce soit en santé ou dans les autres secteurs. Or comment attirer ces futurs praticiens alors que ceux présentement en place affirment être débordés, dévalorisés, démotivés et non-reconnus? Dans le même ordre d'idée, comment expliquer le statut de précarité de la gérontologie dans les universités (p. ex. ressources professorales insuffisantes, absence de départements), en dépit du fait que, dans certains établissements, des cours sur le vieillissement sont dispensés dans les trois cycles? N'est-ce pas là une illustration exemplaire de la non-reconnaissance de la gérontologie comme champ disciplinaire, académique et professionnel?

La trajectoire qu'emprunte la démographie actuelle met en évidence un autre principe clé: les bases de l'apprentissage en gérontologie sont appelées à s'élargir pour inclure le vieillissement vu à la fois comme enjeu collectif et comme parcours biographique fortement différencié et caractérisé par la vie longue. Or, nos programmes et activités actuels de formation en gérontologie couvrent-ils adéquatement cette dualité fondamentale? Ne sont-ils pas trop rivés sur le vieillissement pathologique? Où en sommes-nous en ce qui regarde l'interdisciplinarité?

La transition épidémiologique

Grâce à la généralisation des mesures d'hygiène et sanitaires, aux améliorations de la médecine curative, au dépistage des maladies, à la prévention et à la vaccination, nous avons pratiquement mis fin à l'horreur de la mortalité infantile, aux pathologies précoces, aux maladies infectieuses létales et à la famine. Malgré ce progrès, sont apparues les maladies dites de «civilisation», bien que certaines soient maintenant en régression, tandis que de nouvelles inquiétudes ont surgi telle l'obésité. Mais puisque nous traversons la phase finale de la transition démographique, ce sont désormais les maladies dégénératives associées à l'âge avancé, les déficits cognitifs et troubles dépressifs, incluant le suicide, les chutes avec fracture, l'incontinence urinaire, l'ostéoporose et autres maladies du grand âge qui sont devenues les plus préoccupantes.

À première vue, ce profil épidémiologique donne à anticiper un alourdissement de la tâche des intervenants, en raison de la recrudescence des clientèles dépendantes. Mais si la thèse de la compression de la morbidité devait se confirmer, ainsi que l'allègement des incapacités sévères, la période de prise en charge lourde et coûteuse de fin de vie sera écourtée. Ceci n'épargnera pas pour autant l'aidant. Il sera défié par la polymorbidité et par les effets

[début de la p. 35 du texte original]

conjugués de la perte d'autonomie fonctionnelle et de la détresse psychologique. Les grands axes de la formation en gérontologie/gériatrie seront dès lors radicalement transformés et nécessiteront plus que jamais le travail en équipe interdisciplinaire.

Cette réalité épidémiologique se retrouve déjà à nos portes. Une première conséquence de cette phase de transition est d'avoir exacerbé l'image négative des personnes aînées, par simple association aux maladies et à la mort. L'image du vieillard dépendant, décrépit ou grabataire a été du coup renforcée. Bref, en concentrant le phénomène de la maladie, de l'invalidité et de la mort dans la vieillesse, c'est toute la période débutant avec la retraite qui s'est trouvé dévalorisée, même si la plupart du temps ces événements surviennent dans le «quatrième âge».

Sur un autre chantier, les intervenants se sentent désarmés, mal encadrés et peu reconnus, en raison des défis accrus en santé, notamment. Dans le contexte des responsabilités élargies qui leur incombent, n'est-il pas urgent de faire preuve d'une plus grande considération et gratitude à leur égard et de poser des gestes tangibles pour rehausser leur statut? Hélas, c'est souvent la réaction inverse qui fait la manchette: il est déplorable que le rôle d'intervenant auprès des aînés (professionnels, préposés aux soins ou aidants familiaux) ait été entaché par des cas d'abus isolés, montés en épingle par les médias. Pourtant le problème de la maltraitance interpelle la société toute entière. Enfin, comme la politique du maintien à domicile est désormais une priorité, le temps n'est-il pas venu d'alléger davantage le fardeau des aidants familiaux, à la faveur de mesures de répit plus concrètes et soutenues, et de reconnaître leur apport essentiel en leur accordant, par exemple, des crédits d'impôts?

La transition économique

Les trois dernières décennies ont été marquées par l'éclosion de la nouvelle économie et l'extension de l'emprise néolibérale. Nous avons vécu de grands réaménagements et des soubresauts au cours de la période que je qualifie de Trente douloureuses, par contraste avec la précédente dite des Trente glorieuses. L'essor des technologies du numérique, de la génétique, de l'informatique et des communications, les restructurations d'entreprises, la mondialisation des marchés et des capitaux, les déréglementations et les délocalisations ont secoué vivement nos habitudes de vie, ébranlé nos certitudes, et menacé nos acquis sociaux, comme citoyen, travailleur ou consommateur. Les parcours de vie ont été désynchronisés, éclatés, ponctués d'interruptions ou de cessations d'activités professionnelles, forçant parfois des retours aux études. Finalement, la flexibilité du travail, l'exigence de polyvalence professionnelle et la pluriactivité ont réussi à nous imposer leur rythme.

La refonte de l'économie ouvre donc la voie à des formes inédites d'inégalités et de discriminations qui affecteront les futures générations d'aînés. Elles comprendront en effet une fraction non négligeable de laissés-pour-compte, de personnes précarisées et marginalisées par les abus et exactions de la nouvelle économie. Plusieurs quinquagénaires, en situation de vulnérabilité professionnelle, seront littéralement projetés vers la retraite forcée, tandis que d'autres, plus jeunes et exclus socialement, risquent de vieillir dans des conditions de misère et d'isolement. Que l'on pense aux assistés sociaux, aux chômeurs, aux déficients mentaux, aux sans-domicile-fixe, aux toxicomanes, aux joueurs compulsifs et aux «sans-papier».

Étant donné l'abdication quasi absolue de l'État-providence (p. ex. dans le cas de la santé mentale), l'essoufflement de l'économie sociale, l'insuffisance de l'action philanthropique et bénévole, et le fait que certains soins deviendront privatisés, donc financièrement moins accessibles, comment ces personnes à haut risque ou fragilisées parviendront-elles à vieillir dans la dignité, dans des conditions de vie décentes? Comprenons-nous suffisamment les besoins de ces clientèles futures qui risquent d'être oubliées et serons-nous prêts à les assister quand elles avanceront en âge? Dans le discours gérontologique

[début de la p. 36 du texte original]

actuel, la faible préoccupation à l'égard des clientèles de demain, dont les personnes socialement exclues, n'augure-t-elle pas une nouvelle forme d'âgisme se situant dans le prolongement du pauvrisme <note 7>?

En contrepartie, tout porte à croire que l'affluence de la prochaine génération des retraités, majoritairement plus fortunés, dynamisera tout un pan du marché, avec l'arrivée de nouveaux produits et services adaptés à cette clientèle. Parallèlement, ils dynamiseront des secteurs névralgiques en période creuse, tels le tourisme et certains loisirs. Pareillement, la politique du maintien à domicile stimulera le secteur de l'économie résidentielle, en l'occurrence l'architecture, la domotique et les services de proximité. Comme bonus, ces nouveaux modes de vie développeront vraisemblablement la solidarité de quartier ou de village. Finalement, des secteurs comme les transports (p. ex. une ergonomie revue dans la conception des véhicules, la signalisation routière, etc.), la recherche médicale et pharmaceutique seront revigorés.

Il ressort que forcément toutes ces mutations de la bulle économique vont se répercuter sur le plan du travail et de la formation en gérontologie. Si les deux premiers vecteurs de changement, démographique et épidémiologique, solliciteront fortement la gériatrie, l'impact de la transition économique actuelle sur la future génération de retraités accaparera davantage le gérontologue. Ici comme précédemment, une plus grande reconnaissance sociale de l'action gérontologique s'impose.

La transition sociale

Au Québec, la révolution tranquille des années 60 marquait le point de rupture avec la société traditionnelle et soulignait l'entrée dans la modernité. Les réformes ont porté fruit car, comparativement à la génération actuelle des aînés, celle du boom des naissances est plus scolarisée et bénéficie d'une situation financière nettement améliorée. Toutefois, force est d'admettre que le fossé ne cesse de se creuser entre les privilégiés et les démunis <note 8>.

On retiendra que cette cohorte a eu une progéniture moins abondante que la précédente. Nombreux sont les boomers qui ont expérimenté le divorce et décidé par la suite de vivre seul. Par conséquent, le phénomène du vieillissement en solo devrait monter en flèche. Cette prochaine génération de retraités, et les subséquentes, sera également très diversifiée sur le plan social, ethnique, sanitaire et ludique. Certains prolongeront leur vie active au-delà de l'âge de 65 ans ou retourneront carrément sur le marché de la main-d'oeuvre. Et pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les futurs aînés, plus que toute autre génération antérieure, profiteront d'une durée de retraite aussi longue que l'aura été celle de leur vie active.

Quelles seront les répercussions de ces traits émergeants sur l'itinéraire de vie des futurs retraités qui côtoieront jusqu'à deux autres générations d'aînés? Des baby boomers plus instruits et aguerris seront-ils plus exigeants en termes de qualité de soins, incitant du coup les aidants à être plus polyvalents, souples et attentifs à leurs requêtes? Ce formidable bassin de retraités, largement représenté par les femmes, constituera-t-il une sorte d'armée de réserve à mobiliser afin d'épauler les intervenants? Exerceront-ils des activités de bénévolat et surtout accepteront-ils de jouer le rôle de personne-soutien auprès d'un proche ou d'une personne plus âgée qu'eux et en situation de dépendance? Ou au contraire, compte tenu de la réduction de la fratrie et de sa plus grande dispersion spatiale, sans compter l'affaiblissement de l'altruisme, faut-il anticiper une diminution du soutien social disponible et un désintérêt vis-à-vis du rôle d'aidant ou de bénévole?

Si comme on l'a vu la transition économique menace d'amplifier les situations de pauvreté et d'exclusion sociale dans la vieillesse, dans quelle mesure la transition sociale ne risque-t-elle pas à son tour d'exacerber les situations de désaffiliation sociale? Bref, assisterons-nous, dans les années à venir, à une avalanche de personnes déclassées et isolées socialement ou souffrant de solitude-lassitude par opposition à la solitude-plénitude? Comment dès lors adapter la formation en gérontologie à ces redoutables défis? N'est-il pas urgent de déployer des habiletés aptes à consolider des interventions synergiques, transversales et interdisciplinaires, sous peine de faire la démonstration que nous conférons un statut mineur à la noble fonction d'aidant?

[début de la p. 37 du texte original]

La transition culturelle

Par transition culturelle, je fais référence au passage de la modernité à la postmodernité. Notre époque postmoderne, fondée sous le sceau du narcissisme et de la frénésie, est éprise de beauté physique et de jeunesse. Y règnent les attitudes d'indifférence et la désaffection des grands systèmes de sens. Monde obsédé par la santé parfaite, c'est aussi un univers qui cultive les modes et les vedettes, comme on cultive les champignons. C'est également une société qui se proclame démocratique mais qui fourmille de contradictions: par exemple, nous assistons d'un côté à une recrudescence des fraudes, scandales, violences et des corruptions de toutes sortes, indiquant un déclin des valeurs morales. De l'autre, grâce surtout à la surveillance ou à la vigilance des médias, se déploient et se multiplient les enquêtes et injonctions sur des abus divers, pendant que nous réclamons une plus grande imputabilité de la part de nos dirigeants et que nous peaufinons constamment de nouvelles règles éthiques touchant aux droits des personnes.

Il est à se demander si nous n'assistons pas à une réingénierie démagogique sans précédent, confortée par le fait que la postmodernité continue d'aplatir l'histoire et d'opacifier l'avenir. Elle n'a de cesse d'exalter l'individu et de promouvoir sa liberté de choix fondamentale. Conséquence? L'épanouissement de l'individu tend à évincer l'esprit même de la solidarité. Cette période de consumérisme débridé et d'expression de modes de vie tous azimuts comporte donc son lot d'inconvénients. L'individu qui vit dans «l'ici et le maintenant» est en crise d'identité, éprouve une perte de repères et cherche un sens à sa vie, même si toutes les prétendues solutions sont disponibles pour apaiser son angoisse existentielle ou maquiller les ravages physiques du temps.

La postmodernité offre en même temps le spectacle désolant de ce que j'appelle la «progérie sociale», c'est-à-dire des personnes épuisées et usées prématurément dans un environnement physique et humain lui aussi flétri, pillé et dégradé. Par bonheur, les jeunes se sensibilisent de plus en plus à ces effroyables réalités. Se pourrait-il, dès lors, que les liens soudant les générations se détériorent à leur tour, nourris précisément par un tel choc des valeurs? Faut-il voir dans l'affrontement appréhendé entre les générations une catastrophe ou l'heureux événement annonciateur d'un renouveau social <note 10>?

Le jeunisme, de même que l'absence de consensus sur les valeurs, les projets de vie ou de société risquent donc de distendre les rapports d'âge, situations qui confrontent l'intervenant dans sa relation avec le bénéficiaire âgé. Cette distanciation pourrait brouiller l'interprétation des messages ou des besoins exprimés ou ressentis, altérant du même coup la qualité du lien social et de l'assistance. En d'autres termes, avec la rapidité du changement actuel et l'éclosion des nouvelles valeurs, l'intervenant peut difficilement se projeter dans la génération qui s'éteint, pas plus d'ailleurs que dans celle qui s'éveille. Cette non-reconnaissance de l'autre devient donc non-reconnaissance de soi, dans la mesure où chacun n'arrive plus à décoder son propre parcours de vie. Face à ces réalités, il est étonnant que les activités de formation en gérontologie passent sous silence ce trait marquant de civilisation, celui de la postmodernité <note 11>.

Conclusion

Nous ne pouvons manifestement demeurer insensibles aux grandes transformations de société en cours; elles vont tôt ou tard se répercuter sur la formation, l'intervention et également sur la qualité de vie des aînés. C'est pourquoi nous avons intérêt à valoriser davantage l'intervenant et à mieux reconnaître sa contribution sociale. À cet égard, son rôle ne peut être réduit au celui de technicien de l'assistance individualisée. De plus en plus, l'intervenant sera appelé à développer des habiletés pédagogiques et critiques, pour sensibiliser et agir comme chien de garde face aux enjeux actuels, puis accompagner dans le difficile parcours de la vieillesse et enfin exercer le rôle de phare sur le plan des valeurs.

Compte tenu de l'allongement du temps de la vieillesse qui se poursuit et des nombreuses transitions sociétales en cours, il paraît plus impératif que jamais d'inventer des politiques et des pratiques adaptées aux transformations que subissent actuellement les fins de vie actives et les fins de vie biologiques. S'il importe

[début de la p. 38 du texte original]

d'optimiser la reconnaissance sociale et professionnelle des intervenants et éducateurs, il en va de même de la reconnaissance des aînés dans la société et des disciplines ou sciences qui ont pour objet d'étude le vieillissement.

Devant l'acuité des bouleversements que nous subissons, une reconnaissance sociale accrue des gérontologues et des aînés s'impose, ceux-ci étant conviés, sans doute plus que toute autre formation sociale, à une réflexion anthropologique sur notre avenir comme collectivité et à une réflexion philosophique sur notre devenir comme être humain. C'est pourquoi la question du vieillissement transcende les frontières des deux cultures académiques et scientifiques qui, jusqu'ici, se sont traditionnellement partagées ce champ pluridisciplinaire: l'intervention gériatrique représentée par les sciences médicales et paramédicales, et les pratiques gérontologiques représentées par les sciences sociales et humaines. Pour illustrer la césure actuelle, deux projets de société ne s'opposent-ils pas présentement, l'un misant sur l'espérance de vie, l'autre sur l'espérance de sens?

Références

<Note 1> J'ai proposé comme métaphore la notion d'Homo senectus pour illustrer tout le poids démographique, social, économique, politique et culturel qu'auront les personnes aînées dans les sociétés sénescentes. Cf. Lefrançois, R. (2004). Les nouvelles frontières de l'âge, Montréal, PUM.

<Note 2> J'emploie le terme de gérontologie au sens large, incluant donc cette spécialité médicale qu'est la gériatrie et les autres champs d'exercices paramédicaux, en plus bien sûr des sciences humaines et sociales et des autres disciplines s'intéressant au vieillissement.

<Note 3> Oiry, E. et A. D'Iribarne (2001). La notion de compétence: continuités et changements par rapport à la notion de qualification, Sociologie du travail, 43 (1), 49-66.

<Note 4> Charles, A. (2004), Grise ou verte la vieillesse? Experts et dernier âge au Québec, 1945-1960? Dans F. Saillant, M. Clément et C. Gaucher, Identités, vulnérabilités, communautés, Montréal, Éditions Nota Bene, pp. 267-282.

<Note 5> Source: Taux de fécondité, selon le groupe d'âge et indices globaux, Québec, 1951-2004. Institut de la statistique du Québec, 30 août 2005.

<Note 6> Institut de la statistique du Québec.

<Note 7> Le pauvrisme désigne le mépris manifesté à l'endroit des chômeurs admissibles à l'aide sociale.

<Note 8> On rappellera que le revenu médian brut des retraités au Québec est de l'ordre de seulement 16.800$ annuellement.

<Note 10> Cf. le texte de Jean Carette, D'un âge à l'autre, Le Devoir, édition du 9 mars 2004.

<Note 11> Lipovetsky, G. (1983), L'ère du vide: essai sur l'individualisme contemporain, Paris, Gallimard. Bonny, Y, (2004), Sociologie du temps présent: modernité avancée ou postmodernité? Paris, Armand Colin.

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