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L’illettrisme dans la vieillesse, un handicap silencieux - Blog gérontologique de Richard Lefrançois
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  • Richard Lefrançois
  • Retraité et professeur associé (Université de Sherbrooke, Québec), Sociologue, gérontologue
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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 12:10

Article publié dans le quotidien La Tribune, le 27 mars 2010
Par Richard Lefrançois

J’ai honte! C'est en se servant de cette interjection mordante que Marie-France Bazzo titrait son billet, paru le 15 mars dans La Tribune, pour manifester son indignation devant cette calamité qu'est l'analphabétisme, un phénomène qui s'abat toujours sur le Québec.

Il suffit de consulter les statistiques pour s'apercevoir, avec stupéfaction, que notre belle province est littéralement scindée en deux: environ 50% de nos concitoyens participent à la société du savoir, tandis que l'autre moitié en est visiblement écartée. Cette fracture illustre à quel point le handicap de l'incompétence en lecture tranche avec la perception que nous entretenons de son caractère prétendument marginal.

Rappelons que la littératie (les lettres) et la numératie (les chiffres) désignent l'habileté à comprendre et à utiliser l'information dans les imprimés, sur les panneaux d'affichage ou sur la toile. L'analphabétisme se réfère grosso modo à la situation d'une personne n'ayant jamais été scolarisée. L'illettrisme décrit plutôt la perte de la capacité ou de l'usage de la lecture, de l'écriture ou du calcul, ce qui englobe les personnes atteintes d'un déficit organique, neurologique ou intellectuel quelconque. Une troisième avenue, le désavantage sociolinguistique, s'applique surtout aux immigrants qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue prédominante ou en usage dans la société d'accueil.

Hélas, dans toutes ces déclinaisons de l'illettrisme, une fraction importante d'aînés figure parmi les exclus du savoir. Qu'en est-il exactement et quelles sont les conséquences individuelles et sociales de faibles compétences en lecture?

Des chiffres qui font frémir

L'insouciance, pour ne pas dire la défection, de la société québécoise face à ce redoutable fléau rebute. C'est un "dossier" qui piétine, en panne d'actions musclées et concrètes. Le fait qu'aucune étude exhaustive sur l'illettrisme au Québec n'ait été rendue publique depuis 2003 en est la plus belle démonstration. Également, que penser des statistiques qui font uniquement état de la situation avant 65 ans, comme si passé cet âge l'alphabétisation n'avait plus d'importance?

Cela dit, l'Enquête internationale sur l'alphabétisation et les compétences des adultes nous informe que l'illettrisme frappe 45% des Québécois de 65 ans et plus, ce qui totalise au bas mot un demi-million de personnes. Déjà ahurissants, ces chiffres ne reflètent toutefois que la pointe visible de l'iceberg. Selon une spécialiste, Margot Kaszap, environ 80% des aînés québécois éprouve de sérieux problèmes de compréhension en lecture, au point de réclamer de l'assistance avant de prendre les décisions éclairées sur des questions aussi cruciales que la gestion de leur santé ou de leurs biens.

Or, le noyau dur de l'illettrisme, attribué à ceux démontrant les compétences les plus lacunaires, se recrute parmi les autochtones, les immigrants (dont l'effectif ne cesse de croître) et les personnes appartenant au "quatrième âge".

Les maux des sans-mots

Si en vertu de sa fonction d'information, de sensibilisation et de communication, l'écrit culmine comme instrument clé d'intégration et de participation citoyenne, il s'impose tout autant comme vecteur de santé. Des études crédibles ont établi une association directe entre l'illettrisme et l'incidence des troubles de santé chez les aînés: plus du quart des hospitalisations est attribuable au mésusage des médicaments et au non-respect des règles sanitaires de base. S'ensuivent, on le devine, des coûts astronomiques pour le mieux-être des personnes vieillissantes et pour notre système de santé.

L'avènement de la société du savoir nécessite déjà des connaissances et des capacités de compréhension élargies. À mesure que le langage écrit se spécialise, la documentation autorise plus d'espace au vocabulaire technique, qu'il s'agisse des consignes de sécurité, des instructions sur les transactions bancaires ou les plans d'assurance, de la posologie des médicaments ou de l'étiquetage des produits alimentaires. Il en va de même des nouvelles technologies en général, dont celles en santé, qui demandent de bien comprendre les consignes d'utilisation.

Les aînés illettrés sont nettement plus désavantagés dès qu'il s'agit d'autogérer leur santé, d'obtenir les services et les soins requis, de saisir la signification de l'information médicale sur les dépliants et les fiches de rendez-vous et de respecter les conseils en santé, dont l'observance médicamenteuse. Pour préserver ou améliorer leur santé et leur qualité de vie, ils auraient besoin de compétences minimales en lecture.

De plus, faute de ne pouvoir manipuler adéquatement la langue écrite, ces aînés en difficulté ne profitent pas pleinement des innombrables produits culturels et des ressources inestimables comme l'internet. Ils souffrent donc d'une profonde inadaptation au monde moderne, en plus d'être limités, pour ne pas dire évincés, dans l'exercice de leur rôle vital de transmetteur du savoir. Ressentant un inconfort sinon une humiliation, on ne s'étonnera pas que plusieurs usent de subterfuges, comme l'oubli des lunettes, pour camoufler leur handicap.

L'éducation comme atelier d'humanité

Ce sous-titre, emprunté à l'écrivain tchèque Comenius ayant vécu au XVIIe siècle, évoque l'idéal d'une société humaniste se forgeant par l'éducation. Comment le Québec peut-il espérer négocier le virage du nouveau millénaire, celui de la justice, de l'égalité des chances, de l'explosion des connaissances et des nouvelles technologies, sans miser parallèlement sur l'universalisation de l'éducation tout au long de la vie?

La littératie se pose indiscutablement comme voie royale d'épanouissement culturel, de prospérité économique, d'engagement social et d'exercice de son autonomie. Lorsqu'elle se sent incapable de s'actualiser en raison de ses déficiences en littératie, la personne restreint sa contribution sociale et s'expose du même coup à bifurquer sur le périlleux chemin de la précarisation. Conséquemment, elle devient vite un lourd fardeau pour l'État, ses proches et sa communauté.

Voilà pourquoi la société a tant intérêt à redoubler d'effort pour renforcer les compétences en lecture des personnes de tous âges. Pour paraphraser Madame Bazzo, notre démocratie s'expose à basculer dangereusement si elle ne parvient pas à éradiquer le décrochage scolaire et à venir à bout de cette plaie tenace qui a pour nom l'illettrisme.

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Note(s) :

Richard Lefrançois est professeur associé à l'Université de Sherbrooke.
http://tribune-age.over-blog.com

Illustration(s) :

Dans toutes les déclinaisons de l'illettrisme, une fraction importante d'aînés figure parmi les exclus du savoir.

(c) 2010 La Tribune (Sherbrooke, Qc). Tous droits réservés.

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Published by Richard Lefrançois - dans Articles dans La Tribune
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Bernard Lamborelle 09/04/2010 03:28


Excellent article! Voilà qui nous fait prendre conscience qu'en négligeant la mise en forme intellectuelle de nos aînés, nous contribuons à les rendre plus dépendants...


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